mercredi 8 février 2017




M2 Recherche-
 Cours "Scandales et censures" 
 8 février 2017- 
« Créer le scandale : les artistes contestataires dans la Russie des années 2000 »
Notes de cours

Introduction
On continuera dans cette séance à examiner comment le scandale arrive, en s’intéressant en particulier aux artistes engagés dans la Russie des années 2000-2010. 
Certains artistes, en effet, issus du mouvement DADA, du surréalisme ou du pop art, conceptualisent d’emblée la provocation comme partie inhérente de leur travail artistique. Parallèlement, dans le champ politique, certains activistes recourent à des formes d’action collective qui prennent des formes proches de l’art. La Russie des années 2000-2010 représente un lieu et un moment privilégié pour observer comment prennent place au sein des champs artistiques et politiques divers évènements publics qui appartiennent à la fois au domaine de l’art et à celui de l’activisme et qui ont pu être désignés du terme de art-ivisme. On identifie alors des tensions autour des pôles de l'art et du politique.

Le texte de référence est l’article publié par Anna Zaytseva dans critique internationale, "Faire la part entre l’art et l’activisme. Les protestations spectaculaires dans la Russie contemporaine", 2000-2010 , disponible sur Cairn : http://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2012-2-page-73.htm

Anna Zaytseva est sociologue, doctorante à l’EHESS et au Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen (CERCEC/CNRS) et enseignante à l’Université Paris-Sorbonne. Ses recherches portent sur la structuration et les mutations des milieux artistiques et des pratiques culturelles en URSS et en Russie, sur la musique et le militantisme, ainsi que sur les contestations dans la Russie actuelle. Elle a publié -« Les musiques populaires entre underground et logique commerciale », dans Gilles Favarel-Garrigues, Kathy Rousselet (dir.), La Russie contemporaine (Paris, Fayard, 2010, p. 441-452) ; -« Spektakuliarnye formy protesta v sovremennoï Rossii : mejdu iskusstvom i social’noï terapieï » (Les formes spectaculaires de protestation en Russie contemporaine : entre l’art et la thérapie sociale), Neprikosvnovennyi Zapas (72 (4 ) juillet-août 2010, p. 47-69) ; -« La légitimation du rock en URSS : acteurs, logiques, institutions », Cahiers du monde russe (49 (4), octobre-décembre 2008, p. 651-680), et -« À la scène comme à la ville : engagements multiples des musiciens underground », Ethnologie française (38 (1), 2008, p. 129-137).

Problematique. Cet article identifie des évènements et des groupes qui se situent aux deux extrémités du spectre. D’un côté les groupes qui revendique leur appartenance au milieu artistique : par exemple l’Art Group Voïna ( La Guerre)
De l’autre les groupes activistes : par exemple le Collectif des anarchistes  pétersbourgeois qui organise comme «  simples citoyens » des actions en 2009-2010, le groupe Avtonomnoïe deïstvie (Action autonome) de Moscou. Enfin des groupes que Anna Zaytseva qualifie de mixtes : le groupe Contemporary Art Terrorism (néomarxistes, anarchistes, artistes) et sa scission  Babouchka posle pokhoron (« Grand-mère après l’enterrement ») qui organisent les actions Monstratsii à Novosibirsk entre 2004 et 2010;ou encore le Collectif Affinity Art-Group qui fait partie de la communauté anarchiste pétersbourgeoise mais s’expose dans divers espaces d’art contemporain.
Typologie ? Qu’est ce qui différencie les actions de ces groupes et permet d’établir une typologie ?  Anna Zaytseva invite dans la conclusion de son article à ne pas recourir à des caractéristiques trop évidentes. Les artistes seraient ceux qui ne veulent pas se salir les mains avec le politique ; les politiques mettraient au premier plan l'efficacité de l’action collective. Elle invite à examiner les relations de plus près et identifie particulièrement deux moments de divergence ; celui où les activistes cherchent à limiter la radicalité des actions et/ou de leur esthétique en demandant, par exemple, que les actions ne soient pas perçues comme rebutantes ou dangereuses par ceux que l’on voudrait gagner à la cause. Et un autre moment où où se pose la question – généralement passée sous silence – de  l’action comme " marque déposée", voire des droits qu’elle peut rapporter à son ou ses auteurs une fois entrée dans le marché de l’art.
On considérera dans un premier temps les groupes inscrits clairement dans l'espace artistique; puis les groupes d'activiste empruntant des formes d'intervention aux modèles artistiques; enfin identifiera les tensions entre les deux modèles. 
I.  Du côté de l’art
Le Contexte Les années 200-2010 représentent en Russie un contexte particulier. Elles représentent un moment de reprise en main du politique par le pouvoir et de répression, des formes les plus radicales de protestation, notamment après 2007, 
Par ailleurs le contexte mondial offre des modèles d’évènements spectaculaires à dimension esthétique : les « défilés de clowns » (Rebel Clown Army) accompagnent les réunions du G. Un tel défilé a lieu lors de la réunion de G8 à Saint-Petersbourg en 2006. Anna Zaytseva signale aussi la démonstration du groupe My (Nous) qui manifeste devant le parlement, la bouche scotchée avec des pancartes vierges de toute revendication. Ou encore le mouvement Siniye vediorki (Seaux bleus). Pour protester contre l’usage des gyrophares, dangereux et source d’accidents, le mouvement organise dans Moscou un défilé de voitures portant un petit seau bleu scotché sur le toit.



Ces mouvements ont besoin de relais dans les médias. Au cours de la décennie, Facebook, ou plutôt son équivalent russe, prennent le relais des médias traditionnels ( télévision) comme milieu de diffusion des images produites. Les activistes apprennent à produire des images utilisables et transférables en même temps qu’ils « produisent » l’évènement  (collectif moscovite Indyvideo, 2002).
Ces collectifs se rapprochent du mouvement artistique sur deux points : les vidéos produites peuvent se retrouver dans des galeries artistiques ; par ailleurs les artistes peuvent subir les mêmes formes de répression que les activistes.
L’héritage de l'art radical. Les productions des années 2000 s'inscrivent, par ailleurs,  dans un héritage proprement russe. Anna Zaytseva indique que la multiplication, dans les années 1990, des groupe artistiques adeptes de formes radicales s’inscrit dans une tradition artistique retrouvée. « Une jeune génération d’artistes moscovites, écrit-elle, émerge dans les années 1990, qui se réapproprie des courants d’avant-garde antibourgeois et révolutionnaires (dadaïstes, futuristes, situationnistes) et se sensibilise à des idées « contre-culturelles". Elle cite Alexandr Brener qui convie en 1995 Boris Eltsine à un combat de boxe sur la Place Rouge.; Anatoli Osmolovski et Marat Gel’man qui créent des partis fictifs en guise de projets artistiques dénonçant le « spectacle » de la démocratie ; le groupe ETI (Ekspropriatsia Territoriyi Iskousstva, Expropriation du territoire de l’art) réuni autour de la revue Radek qui, en 1998, commémore le trentenaire de Mai 68 par le happening « Barricade » à Moscou.
Des groupes très visibles. Dans les années 2000 le contexte politique est moins permissif. Deux groupes, qui agissent sur le temps long jouissent d’un notoriété particulière, le collectif Voïna  (Guerre) et le collectif Contemporary Art Terrorism qui lance les Monstratii de Novosibirsk. Tous deux s’inscrivent clairement dans le champ artistique, ce qui est confirmé par le fait qu’ils reçoivent  chacun dans une catégorie différente, le Prix de l’innovation pour l’art visuel, cofondé par le ministère de la Culture et le Centre d’État pour l’art contemporain.
1.Voïna. Le Collectif Voïna le reçoit pour sa performance « Une bite capturée par le FSB ». les images en sont encore disponibles sur You Tube :
https://www.youtube.com/watch?v=ewdfqfl-Yhs;
o   La performance consiste à dessiner un pénis géant sur un pont levant de Saint-Pétersbourg ; lorsque le pont se relève, il se dresse devant les fenêtres de la police 
o   Le groupe Voïna multiplie les performances en relation avec la police. Renverser sens dessus dessous des voitures de police et les policiers qui sont dedans (septembre 2011) 
o   Les leaders Oleg Vorotnikov et leonid Nikolaïev sont arrêtés, emprisonnés en 2011 et libérés seulement après qu’un artiste de Street-Art anglais ait versé leur caution. Ce sont les premiers artistes emprisonnés dans ce contexte.
VOÏNA Война / Oleg Vorotnikov, Leonid Nikolaïev
Arrêtés le 15 novembre 2010 pour acte de violence lors d’une manifestation anti-corruption, libérés sous caution en février 2011. Risquaient 7 ans de prison.
Membres du collectif Voïna (« guerre » en russe) créé en 2005, habitué des performances spectaculaires et provocatrices dans l’espace public à connotation politique (action « Fuck for the heir Puppy Bear ! » dans un musée, dessin d’un pénis géant sur un pont face au bâtiment des services secrets russes). Voïna a remporté à la mi-avril 2011 un prix d’art contemporain organisé par le ministère de la Culture russe. Oleg Vorotnikov et Leonid Nikolaïev ont été arrêtés, après une manifestation anti-corruption à Saint-Pétersbourg, pour avoir retourné une
voiture de police. Pour Leonid, il s’agissait d’une performance : « Cette voiture renversée à l’entrée du Musée russe, c’était une installation artistique pour demander une réforme au ministère de l’Intérieur » (Les Inrocks). Poursuivis pour « action criminelle motivée par une haine politique, raciale, nationale ou religieuse ou par une hostilité envers un groupe social particulier » où ils risquaient sept ans de prison, après quatre mois de détention, ils ont été libérés sous caution (estimée à environ 20 000 dollars) payée par le street-artiste britannique Bansky. Nadejda Tolokonnikova, membre des Pussy Riot (voir au-dessus) fait également partie de Voïna.
http://www.louvrepourtous.fr/dist/puce.gif Site français de soutien :
http://fr.free-voina.org

  










2. Monstratsii de Novossibirsk. 
A Novosibirsk, depuis 2004, des marches carnavalesques (Monstratsii) sont organisée à partir de 2004 par le collectif Contemporary Art Terrorism. Artiom Loskoutov, videaste et poete, est l’un des co-organisateur sde Monstratsii, 42 . Il est inspiré notamment par les surréalistes français. Les « Monstrations » (Monstratsiya), sont des « sortes de flash-mobs artistiques qui, chaque 1er mai depuis 2004, voient des centaines de jeunes parader dans les rues de Novossibirsk, en marge du défilé traditionnellement revendicatif, avec des banderoles aux slogans absurdes que chacun est invité à inventer. Du genre : Qui suis-je ?, Je n’ai pas de cuillère, Tires la chasse d’eau après toi, A-a-a-a-h !... Tout est possible jusqu’à des banderoles sans rien écrit dessus ou des photos par exemple de Salvador Dali, la règle étant de se situer hors du champ politique »

.Artem Loskoutov.

- Artiom Loskoutov fonde en 2007 de Babouchka posle pokhoron. Accusé à tort de détention de marijuana en 2009 et arrêté. Durant son procès, des Monstratsii de soutien sont organisées dans de nombreuses villes à travers tout le pays43. Un député interpelle la Douma ; Le 21 mai, à Novossibirsk, à la galerie White Cube, a lieu une performance intitulée « Arrêtez-moi, je suis artiste » qui deviendra le slogan de la mobilisation, décliné en tee-shirt et badge. Le 23 mai, à Toula, des barricades en carton sont érigées devant un bâtiment officiel. Le 25 mai, à Saint-Pétersbourg, des bulles de BD où l’on peut lire « L’art est extrémiste » sont collées sur les statues des écrivains et poètes Essenine, Maïakovski et Pouchkine. L’agitation artistique se propage dans toute la Russie ;  ci-contre la vide d’un « lancer de thé vert » organisé à l’occasion de son procès ; https://youtu.be/APBSv_U6dLM lancé de thé vert.


3. L’Affinity Art Group  est un autre groupe qui entame une grève de la fain pour la liberté de création des artistes.
II.  Du côté des activistes
Des groupes activistes évoluent vers des formes d'interventions proches des actions artistiques.
 «Poutine sur le trône ». Le 1er avril 2000, des anarchistes moscovites se présentant comme des membres de l’EPRF (L’Unique Parti de la Fédération de Russie47) organisent un piquet sous le mot d’ordre «Poutine sur le trône ». Sur les banderoles, on peut lire, entre autres, « Poutine est notre tsar ! », « Assurons la naissance de l’héritier du trône ! ». Il s’agit du réemploi de formes artistiques datant des années 1960 qui empruntent aux rites du pouvoir toute en les sapant par l’emphase et l’inadaptation manifeste aux lieux et au moment.
La Marche de ceux qui sont d’accord sur tout"
La « Marche de ceux qui ne sont pas d’accord » est violemment réprimée en 2007. Elle donne lieu sur le moment à une action
Avril 2007 La nuit qui suit la marche : autre démonstration. Une petite auto roule lentement dans Moscou la nuit. Lorsqu’elle s’arrête le jeune couple commence à faire l’amour. Cela vient après la « marche des dissenters » à laquelle ils ont participé plus tôt dans la journée. C’est considéré comme la continuation de l’action : il s’agît de briser le contrôle social qui s’exerce particulièrement sur la sexualité. Si on ne peut/veut pas s’inscrire explicitement dans le champ politique alors il faut s’en prendre la sexualité qui est l’autre champ où s’exerce le contrôle social dit Nikolaev. P.
Lena Jonson, Art and Protest in Putin's Russia, (« Performances au centre, le groupe Voina). Le livre suit un grand nombre de très petits groupes actifs ces années là.

 La « marche de ceux qui sont d’accord » est une forme parodique extrême. Parodiant les manifestations publiques d’adhésion au régime soviétique, elle surjoue l’enthousiasme et le seul slogan est «  nous sommes d’accord sur tout ». Cinq activistes sont amenés au commissariat pour avoir « traversé la rue en dehors des passages cloutés » et « profané le drapeau de la Fédération de Russie ».
3° L’Anniversaire du Centre de lutte contre l’extrémisme (le Centre E),
D’autres actions combinent la critique déguisée avec une protestation frontale. Le 31 octobre 2009 à Moscou, des activistes d’Action autonome célèbrent l’anniversaire du Centre de lutte contre l’extrémisme (le Centre E), créé au sein du ministère des Affaires intérieures en 2008 par un décret de V. Poutine. Une performance s’organise sous forme de parodie policière. À côté de l’entrée du barrage entourant le meeting, les activistes établissent un compteur des « extrémistes » entrants. Ils dessinent à même le sol des « bureaux d’enregistrement » pour noter des données sur les « extrémistes ». Ensuite, ils fabriquent un « gâteau » en carton qu’ils tentent de faire accepter aux policiers avec des « Bon anniversaire ! ». Parallèlement, un stand est établi sur lequel sont accrochées diverses photos et biographies de personnes persécutées au nom de l’article 282 du Code Pénal « sur l’extrémisme » et, vers la fin du meeting, certains proclament « Plus haut le drapeau noir, l’État est le principal ennemi ! ». Anna

III.   Tension entre l’artistique et le politique.
Deux principales tensions se font jour entre artistes et activistes. D’une part les artistes tendent à accepter des actions extrêmes entraînant arrestations et emprisonnement.
Certains activistes cherchent en revanche à entraîner les gens ordinaires à adhérer à leurs positions. Tout ce qui peut leur donner image marginale ou effrayante est contreproductif.
« Les Lièvres resquilleurs contre les fonctionnaires qui grossissent » Par ailleurs la question de la signature des actions se pose dans la mesure où elle peut déboucher sur une appropriation de l’œuvre. Le cas des « Lièvres resquilleurs contre les fonctionnaires qui grossissent » est éclairant à cet égard. Il s’agit à l’origine d’une action organisée fin 2008- début 2009 par un collectif anarchiste de Saint Pétersbourg pour protester contre les tarifs des transports. Il s’agit dans un premier temps de mettre un masque de lièvre et de sauter par-dessus les tourniquets, de créer des animations dans les wagons  … Lorsqu’un autre groupe organise une action de protestation devant un bâtiment officiel au nom des anarchistes avec un drapeau à l’effigie du Lièvre  le conflit éclate sur la question de savoir si l’opération peut être rattachée à un groupe politique où si elle ne doit mobiliser que des « citoyens ordinaires ».
Voïna se scinde en deux. Lorsque Voïna se scinde en deux il apparaît que le nom fonctionne comme une « marque » ou une signature d’auteur. La question se pose de savoir qui doit accepter le prix (ou pas) : y a-t-il un « auteur » ou est-ce un bien commun ?
Légaliser les Monstratsii ? Une autre question politique se pose au moment où l’on se demande s’il faut légaliser les Monstratsii.  Leur conserver un caractère très provocateur les maintient dans le domaine de l’art. ne faire que des actions autorisées permet en revanche de mobiliser des citoyens sur des thèmes politiques.Un citation placée à la fin de l’article d’Anna … indique combien cette tension peut être intériorisée par les artistes :   « Une demande commerciale pour l’art protestataire est en train d’apparaître, et il faudra décider : à quel point serais-tu prêt à t’engager dans tout cela, à gagner de l’argent, à profiter des ressources des commissaires en te pliant à leurs exigences », nous a dit l’un de ces activistes « à cheval » entre la communauté anarchiste et le monde de l’art et bouleversé par l’achat, par un riche collectionneur privé, de toute l’exposition à laquelle il avait pris part avec ses collages photos ». 

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