mardi 24 janvier 2017






Cours n° 2
M2 Recherche- M9A302
« L'Intellectuel engagé, une spécificité française ? »
25 janvier janvier 2017

L’intellectuel engagé : une spécificité française  ?
Texte de référence : Pascal Ory, Les intellectuels en France de l’Affaire Dreyfus à nos jours, 1997 ; Régis Debray, I.F suite et fin, 2002

INTRODUCTION.

Nous nous intéressons à ce qui pousse à «faire scandale», à franchir les bornes de la bienséance, du bon goût, des opinions convenues et consensuelles. A contester, ce faisant, certains rapports de domination. Dans cette perspective nous consacrerons la séance d’aujourd’hui à une figure emblématique de la vie littéraire et politique française au XXe siècle : l’intellectuel engagé. L’intellectuel engagé est un écrivain, un essayiste, rarement un universitaire qui bénéficie d’une aura en raison de la notoriété de son œuvre. Il opère un déplacement en mettant cette légitimité au service d’une cause au nom de principes transcendants : la vérité, la justice, l’égalité. Cela peut le conduire à des formes radicales de contestation et donc à l’emprisonnement ou l’exil, ce qui est rare en France. Plus fréquemment cela a des conséquences sur son œuvre, la réception de cette dernière, sa carrière. En tout état de cause, ses écrits et ses actes sont considérés comme disruptifs dans la vie intellectuelle et politique.

Il faut pour comprendre la spécificité de l’intellectuel engagé remonter à un évènement fondateur de la vie intellectuelle et politique française ‘L’Affaire Dreyfus’. qui signe son acte de naissance. Ce sera la première partie. Dans une seconde partie nous  suivrons trois d’entre eux confrontés, le premier à la question du pacifisme en temps de guerre (Romain Rolland, Au Dessus de la mêlée, 1914), le second à dénonciation du communisme stalinien (André Gide, Retour de l’URSS, 1936, et Retouches à mon Retour de l’URSS, 1937), le troisième à la théorisation de l’engagement (Jean-Paul Sartre). Une troisième partie évoquera la contestation du modèle français de l’Intellectuel engagé (Régis Debray, I.F, 2000 et I.F suite et fin, 2002 ). L’ouvrage de  Pascal Ory, Les intellectuels en France de l’Affaire Dreyfus à nos jours, 1997 est le texte de référence.

Plan
1° « L’intellectuel engagé » : l’intellectuel dans la cité. L’Affaire Dreyfus (Pascal Ory, Les intellectuels en France de l’Affaire Dreyfus à nos jours, Perrin, 1997
2° L’œuvre engagée : Romain Rolland, Barbusse et la paix; Gide, Sartre et la révolution communiste
3° La fin des intellectuels ? Régis Debray, I.F suite et fin, 2002.


1.    L’intellectuel (engagé) en France : baptême et définition[1]

Le baptême : l’Affaire Dreyfus
Le jeudi 13 janvier 1898 Emile Zola publie en première page du nouveau quotidien L’Aurore littéraire, artistique, sociale une « Lettre à Monsieur Felix Faure président de la République ». Georges Clemenceau le rédacteur en chef du journal lui a donné un titre provocant : « J’accuse ». L’article vise à percer un mur de silence. Dans une affaire d’espionnage un capitaine de l’armée française, juif, a été accusé – à tort, on le saura ensuite - d’être un espion au service des Allemands. Lors de la première condamnation par un tribunal militaire sa famille est presque seule à protester. Puis un officier de haut rang, le colonel Picquart, agit en vertu d’une position éthique : il est intimement convaincu de l’innocence de Dreyfus au vu des preuves disponibles et ne se croit pas autorisé en conscience à se taire. Une nouvelle enquête fait apparaître que le véritable coupable est un officier, royaliste Esterhazy, très protégé des hautes autorités militaires. Ces dernières refusent de revenir sur le premier jugement pour ne pas attiser l’hostilité à la République de la majorité des officiers de l’armée, majoritairement catholiques, royalistes, antisémites. Le combat de Zola et de Clemenceau sera celui de la justice, conçue comme un bien universel contre un déni de justice, un arrangement politique, la protection qu’une caste (celle des militaires) accorde à l’un des siens (Esterhazy, le véritable coupable). Pour cela ils vont mobiliser des hommes de lettres, universitaires, écrivains.

L’intellectuel entre éthique et politique
C’est à cette occasion que se diffuse le mot « intellectuel » pour désigner les hommes de lettres et universitaires qui prennent position publiquement dans un débat politique en utilisant leur prestige pour entraîner l’opinion dans le sens qu’ils estiment juste. Il s’agit donc d’une attitude – celle de l’intellectuel engagé – qui relève de l’éthique : faire ce qui semble juste au regard de valeurs – et du politique : agir dans la cité.
La forme de l’action est une sorte de pétition dans laquelle les signataires mettent leur titre universitaire derrière leur nom. Pour certains – les chartistes - c’est au nom de leur expertise qu’ils s’engagent en public. D’autres mettent dans la balance leur notoriété, leur autorité morale. Ce n’est pas sans risques pour eux : ces hommes mettent en jeu leur carrière, l’affection de leurs lecteurs ou de leur public, leur avenir professionnel.
Dès le lendemain L’Aurore commence à publier de courtes « protestations » qui rassemblent petit à petit plusieurs centaines de signatures qui en approuvent les termes. Le principal texte affirme « les soussignés , protestant contre la violation des formes juridiques au procès de 1894 et des mystères qui ont entouré l’affaire Esterhazy persistent à demander la révision ». Les noms sont suivis des qualifications :
- licencié es lettres (Charles Peguy)
- Agrégé de l’Université (le géographe de Martonne)
- architectes, avocats, interne des hôpitaux (peu)
- Marcel Proust, André Gide, Anatole France .. sans plus d’indication. Leur nom parle pour eux.
C’est Clemenceau qui va les qualifier d’intellectuels (« n’est-ce pas un signe tous ces intellectuels, venus de tous les horizons qui se regroupent autour d’une idée ? ») mais la fortune du mot va venir d’un critique, Maurice Barrès, écrivain de droite nationaliste, catholique, très admiré, qui n’a pas 35 ans. Dans Le Journal, quotidien à gros tirage, il écrit une chronique intitulée« La protestation des intellectuels ! » . Il s’y gausse de leur «criminelle fatuité » et écrit « En résumé les juifs et les protestants mis à part, la liste dite des intellectuels est faite d’une majorité de nigauds et puis d’étrangers – et enfin de quelques bons Français ». Le qualificatif péjoratif (« intellectuels ») va être repris avec fierté par les intéressés.

Ce qu’est l’intellectuel (engagé)
Pascal Ory définit alors ce qu’est l’intellectuel français[2] : il est caractérisé
- 1° par ce qu’il fait : son statut, son métier
- 2° par son intervention sur le terrain du politique, compris au sens de débat sur la « cité».
Avec deux séries de caractères distinctifs
- 1°Il ne sera pas seulement l’homme qui « pense » mais l’homme qui communique une pensée : influence interpersonnelle, pétitionnement, tribune, essai, traité.
- 2° Dans son contenu la manifestation intellectuelle sera conceptuelle en ce sens qu’elle supposera le maniement de notions abstraites.
« Le terrain d’intervention de l’intellectuel (engagé)se trouve donc nettement délimité :
- il est contemporain
- il porte nécessairement sur des valeurs.
Il ne peut fonctionner que si la société partage certaines représentations qui lui permettent d’être écouté
- une conviction partagée par le locuteur et tout ou partie de la société à laquelle il prétend s’adresser : celle de son autorité, généralisation du privilège dont dispose le « magister » face à l’élève.
- Cette conviction elle-même est sous-tendue par une conception de l’histoire à la fois idéaliste et sociale :
- les idées mènent le monde
- leur force d’entraînement est liée à l’intensité de la conviction et à la qualité de ceux qui l’expriment ;
- mais d’autre part il n’est pas mauvais de faire nombre (démocratie)et de faire appel au plus grand nombre, la nation éclairée par ses maîtres spirituels ( Pascal Ory, Les intellectuels en France …, p. 14)

Autre définition de l’intellectuel (engagé)
L’intellectuel tel que défini par Pascal Ory sera donc
- « un homme du culturel, créateur ou médiateur, mis en situation d’homme du politique, producteur ou consommateur d’idéologie »
- Ni une simple catégorie socio-professionnelle, ni un simple personnage, « il s’agira
- d’un statut, comme dans la définition sociologique,
- mais transcendé par une volonté individuelle, comme dans la définition éthique,
- et tourné vers un usage collectif » (p. 15)

Les limites de la figure de l’intellectuel (engagé)
Plusieurs versions de ce portrait en testent les limites

1° version désengagée : l’intellectuel comme missionnaire porteur de grands principes au milieu des barbares. Julien Benda dans La trahison des clercs (1927) écrit que le clerc se reconnaît à son attachement aux vues abstraites à son dédain de l’immédiat son intransigeance sur les principes et l’absence de passion conjoncturelle

2° version radicale : l’intellectuel qui ne peut que se dresser contre tous les conformismes ; il est l’empêcheur de penser en rond. Pour Jean-Paul Sartre, l’intellectuel doit non seulement penser contre la société, contre l’ordre établi mais aussi contre lui-même

L’intellectuel engagé est-il le défenseur intemporel des valeurs humanistes ?
Pascal Ory répond non et met en garde contre une l’assimilation facile : « les intellectuels défendent les grands valeurs humanistes intangibles contre les circonstances… . C'est, dit-il,  une illusion liée aux circonstances de sa naissance, l’Affaire Dreyfus qui est un combat pas pour la justice mais pour la vérité. L’Affaire tourne autour d’une question simple : est-que Dreyfus a oui ou non écrit le bordereau…
En fait « aucun consensus ne peut se faire sur la nature des valeurs à défendre, ni même sur la traduction concrète à en donner. » (Ory, p. 14)

On peut donc considérer que ces intellectuels engagés ne sont donc pas les porteurs d’une vérité humaniste transcendante qu’ils défendraient à travers les aléas de l’histoire ; ils sont dans l’histoire et construisent dans chaque situation le problème (– est-ce que je m’occupe de la guerre des Balkans ou pas - , les choix – est-ce que je suis contre l’effort de guerre de l’ Otan ou pas – et leurs justifications – j’explique le pourquoi de ma position …)

« Doit-on parler d’un ‘Pouvoir intellectuel’ ?
Là encore Pascal ory répond par la négative. On ne parlera pas de « pouvoir intellectuel » car ce serait faire l’hypothèse de la construction délibérée, d’un clan complice en profondeur malgré les différences idéologiques apparentes. En revanche, il existe une société intellectuelle, dont les membres ont une grande part de choix individuel dans leurs opinions, mais qui utilisent les mêmes outils, les mêmes formes d’intervention dans la société et construit des réseaux spécifiques ;

Pourquoi en France et au XXe siècle ?
Pourquoi le mot (et le personnage) naissent-ils en France à la fin du XIXe et font fortune tout au long du XXe siècle dans le pays- tradition ancienne de justification du pouvoir par les clercs ( moines de l’abbaye de Saint-Denis…)- Société du savoir. A partir de la seconde moitié du XIXe l’instruction remplace le baptême comme signe d’entrée dans la société.- Société de débat démocratique : IIIe République : Le citoyen est celui qui a les moyens de participer au débat d’idéesContrexemple : Russie : manque de tradition de débat démocratique ; Grande Bretagne, Allemagne, manque d’histoire politique de même type

II. L’œuvre engagée

Ce sont les évènements conduisent les intellectuels à s’engager. Leur vie est affectée autant que leur œuvre. Ce qui est mis à l’épreuve c’est à la fois leur capacité de discernement politique et la capacité à mettre en cohérence des actes et des écrits. En outre les choix radicaux provoquent des polémiques, déstabilisent des réseaux de soutien ou de haines. Il faut être capable de gérer dans la durée ces choix dans des contextes qui changent. On regardera plusieurs exemples.

II.1 La première guerre mondiale : le pacifisme

- Romain Rolland aura le prix Nobel de littérature en 1916. Sa position de pacifisme extrême lui vaut d’être haï ou encensé. C’est l’auteur de Jean-Christophe, roman en 10 volumes publiés entre 1904 et 1912, histoire d’un musicien allemand (Jean-Christophe Krafft) qui illustre l’espoir d’une complémentarité culturelle entre la France et l’Allemagne.
Au moment de la déclaration de guerre Romain Rolland séjourne en Suisse. Il écrit dans son Journal, le 7 août 1914, face à la mobilisation des esprits :« ils la veulent tous cette guerre … La haine n’entrera pas dans mon cœur… Je me trouve seul, exclu de cette communion sanglante » (p. 111). "Rassuré par la bataille de la Marne", il choisit de rester en Suisse et publie dans Le Journal de Genève des 22-23 septembre en septembre 1914 un article intitulé "Au dessus de la mêlée". Après avoir évoqué «l’admirable jeunesse française, il dénonce l’irresponsabilité des chefs d’Etat et la faillite du socialisme, du christianisme et des élites intellectuelles :


« (...) Vous faites votre devoir. Mais d’autres l’ont-il fait ? Osons dire la vérité aux aînés de ces jeunes gens, à leurs guides moraux, aux maîtres de l’opinion, à leurs chefs religieux ou laïques, aux Eglises, aux penseurs, aux tribuns socialistes. "Quoi ! vous aviez dans les mains de telles richesses vivantes, ces trésors d’héroïsme ! A quoi les dépensez-vous ? Cette jeunesse avide de se sacrifier, quel but avez-vous offert à son dévouement magnanime ? L’égorgement mutuel de ces jeunes héros ! La guerre européenne, cette mêlée sacrilège, qui offre le spectacle d’une Europe démente, montant sur le bûcher et se déchirant de ses mains, comme Hercule ! (...) Etait-il impossible d’arriver entre vous, sinon à vous aimer, du moins à supporter, chacun, les grandes vertus et les grands vices de l’autre ? Et n’auriez-vous pas dû vous appliquer à résoudre dans un esprit de paix (...) les questions qui vous divisaient (...) et la répartition équitable entre vous du travail fécond et des richesses du monde ? Faut-il que le plus fort rêve perpétuellement de faire peser sur les autres son ombre orgueilleuse et que les autres perpétuellement s’unissent pour l’abattre ? A ce jeu puéril et sanglant, où les partenaires changent de place tous les siècles, n’y aura-t-il jamais de fin, jusqu’à l’épuisement total de l’humanité ?Ces guerres, je le sais, les chefs d’Etat qui en sont les auteurs criminels, n’osent en accepter la responsabilité ; chacun s’efforce sournoisement d’en rejeter la charge sur l’adversaire. Et les peuples qui suivent, dociles, se résignent en disant qu’une puissance plus grande que les hommes a tout conduit. On entend une fois de plus le refrain séculaire : « Fatalité de la guerre, plus forte que toute volonté », - le vieux refrain des troupeaux, qui font de leur faiblesse un dieu et qui l’adorent. Les hommes ont inventé le destin, afin de lui attribuer les désordres de l’univers, qu’ils ont pour devoir de gouverner. Point de fatalité ! La fatalité, c’est ce que nous voulons. Et c’est aussi, plus souvent, ce que nous ne voulons pas assez. Qu’en ce moment, chacun de nous fasse son mea culpa ! Cette élite intellectuelle, ces Eglises, ces partis ouvriers, n’ont pas voulu la guerre... Soit... Qu’ont-ils fait pour l’empêcher ? Que font-ils pour l’atténuer ? Ils attisent l’incendie. Chacun y porte son fagot (...) »

Romain ROLLAND, Au-dessus de la mêlée (Journal de Genève¸15 septembre 1914). Extrait de Romain Rolland, Textes politiques, sociaux et philosophiques choisis, Editions sociales, 1970.


En 1915 il publie un recueil d’articles de même tonalité ayant le même titre. C’est plutôt son recueil d’articles qui lui vaut le prix Nobel de littérature 1915 décerné en 1916. Il est la cible de la haine des nationalistes de tous bords et même des avant-gardistes russes de 1920 …

- Henri Barbusse.

Pour Henri Barbusse, les voies de son engagement sont très différentes. Engagé volontaire à en 1914 – il s’en explique dans une lettre à L’Humanité comme soldat et brancardier acquis au début à l’Union sacrée 1915-1916, il devient au terme d’une évolution de sa pensée, « le Zola des tranchées». Le Feu, journal d’une escouade paraît en feuilleton dans l’Oeuvre en août- novembre 1916 et en volume chez Flammarion fin 1916. Le pacifisme de Barbusse se traduit par une description sans concession des horreurs de la guerre (quoiqu’un réalisme intégral soit impossible vis-à-vis des lecteurs) mais aussi des inégalités et injustices. Il met en mot l’expérience réelle de la guerre. Son prix Goncourt concourt à reconfigurer dans l’opinion l’expérience réelle de la guerre.  

II.2 Les années 30. André Gide et le bref compagnonnage communiste.

Dans les années 1930, c’est l’existence du communisme et du fascisme qui contraignent les intellectuels à faire des choix. Les surréalistes se déchirent autour de la question de l’adhésion au Parti communiste. Le parcours d’André Gide montre comment se succède la construction d’une position d’autorité dans le monde des lettres, l’utilisation de cette positon au service d’une cause, une revirement d’ordre éthique, un repli sur une position non-engagée.

Construction d’une position d’autorité
Gide a été un des cofondateurs de La Nouvelle Revue Française en 1908. Il occupe une position d’autorité dans le monde des lettres. Il est à la fois bourgeois et homosexuel plus ou moins affiché (Les nourritures terrestres, 1897) Pour Corydon, André Gide ne publie de façon limitée que les premiers chapitres puis attend 1925. Il soutient les dadaïstes, les surréalistes et ne se réfugie pas dans une approche purement esthétique.  En 1926 il a écrit « Voyage au Congo » dans lequel il critique le système colonial et notamment le travail forcé. Le texte est publié par Blum dans Le Populaire avant d’être publié à la NRF.

Engagement explicite.
Il accepte de se rapprocher du Parti communiste au début des années 1930 en raison du péril nazi. En 1932 il rend publics dans La Nouvelle Revue française des extraits de son journal qui disent du bien de l’URSS. Il soutient sans y participer le Congres d’Amsterdam contre la guerre où les communistes essayent de rassembler leurs sympathisants. Il patronne l’Association des Artistes et Ecrivains révolutionnaires et sa revue Commune. L’écrivain dit de lui-même dans son Journal, au début des années trente : « Je n’entends rien à la politique. Si elle m’intéresse, c’est à la manière d’un roman de Balzac[3]. » mais il se prête aux initiatives des communistes (Congrès international pour la défense de la culture, juin 1935, à la Mutualité). On le convainc en 1936 de faire un voyage en URSS avec d’autres écrivains Louis Guilloux (Le pain noir), Eugène Dabit, Louis Schiffrin. Or c’est le début de la terreur stalinienne qui va culminer en 1937. André Gide rentre au moment où s’ouvre le premier des procès de Moscou, celui de Kamenev.

Rupture et polémique. Il publie en France Retour d’URSS, en novembre 1936, (Ory p. 170) contre l’avis de Malraux. C’est un succès traduit en 14 langues. Gide devient dès lors la bête noire des communistes.
En 1937 Retouches à mon retour d’URSS noircissent le tableau : il précise qu’il n’a pas été « mal informé ». Le Retour est vendu sans doute à 146 000 exemplaires. Le débat a lieu à l’intérieur même des revues intellectuelles de gauche en France et se traduit par une polémique avec Jean Guéhenno qui dirige Vendredi. Ilya Ehrenbourg a écrit un violent article contre Le Retour dans les Izvestia. La rédaction de Vendredi refuse à Gide le droit de faire une réponse. La polémique est  jugée mal venue en pleine guerre d’Espagne. Gide va porter son texte à une petite revue La Flèche de Paris (qui apporte un soutien critique au Front populaire) ce qui lui fait courir le risque d’une marginalisation.
Repli. La violence de la polémique entraîne son repli vers des formes d’expression purement littéraire, le Journal excepté. Durant l’occupation André Gide se tient à l’écart refusant toute activité publique. Son recueil Littérature engagée publié en 1950 ne comprend aucun texte postérieur à la polémique avec Guéhenno.
Pendant l’occupation il abandonne la NRF, part sur la Côte d’Azur, puis à Tunis. Il refuse de rentrer au moment de l’épuration pour ne pas y participer. Gide dit d’ailleurs explicitement laisser à Sartre la charge du contemporain avec le poids de la haine que cela comporte.

II.3. Sartre : la théorie de l’engagement

Jean-Paul Sartre va illustrer la figure de l’intellectuel engagé dans la génération suivante. Au début de sa carrière il est loin de l’engagement politique. Professeur de philosophie au Havre il reste étranger aux grèves de 1936 et ne vote pas. Il fait un voyage à Berlin après 1933. Ses Carnets de la drôle de guerre sont intimes et personnels.

L’Occupation : s’engager par l’abstention ?
Sartre donnera en 1944 aux Lettres françaises un article sur « La république du silence » qui commence par «Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’Occupation ». Il voulait souligner que «la liberté éthique des citoyens français, et particulièrement des intellectuels, avait été durement trempée par l’épreuve. (Ory, 195). L’occupation est en effet une période d’intense consommation et d’intense production culturelle. Les écrivains, dramaturges, etc. à un choix qu’ils ne peuvent esquiver : écrire, publier, faire jouer ou se taire ?

* Partagent l’opinion collaborationniste et écrivent : Rebatet, Brasillach, Drieu La Rochelle-

*Pour certains le choix est de ne rien publier
– c’est la figure de la jeune fille silencieuse dans Le silence de la mer de Vercors
- Jean Guéhenno confie seulement à son journal intime ses pensées sur ce qu’il appelle Les années noires.
- La plupart publient ou font monter des œuvres qui semblent n’avoir aucun rapport avec la situation.

* Albert Camus, installé définitivement en France métropolitaine en 1942, publie trois œuvres : le roman L’Etranger, l’essai Le Mythe de Sisyphe, la pièce de théâtre Le Malentendu. Il est en même temps dans la résistance et apparaîtra à la Libération comme le rédacteur en chef de Combat. (Ory p. 193)

*Jean-Paul Sartre publie un ouvrage philosophique L’Etre et le Néant, 1943. Il fait monter deux pièces remarqués : Les Mouches, 1943 et Huis clos 1944. Ce n’est pas un résistant actif (il a fait une tentative en 1941). Par ailleurs la question se pose de résister ou non aux sollicitations du régime de Vichy ou des Allemands.

Simone de Beauvoir publie le roman L’invitée 1943 et participe brièvement à des émissions sans enjeu important de Radio Vichy. Jean Cocteau, joue, fait des films, et accepte de patronner une exposition de son ami Arno Brecker à Paris… Sacha Guitry s’affiche dans la collaboration mondaine ( «Qu’avez-vous fait ? J’ai été occupé »)

Publier n’est pas un choix neutre. C’est travailler pour des éditeurs qui ont du papier sur autorisation de l’occupant et passer par la censure. Mais c’est faire vivre l’esprit français, la langue, la culture… ( Voir les conditions de productions de la pièce Huis Clos)

b. Théoriser l’intellectuel engagé.

A la Libération Jean-Paul Sartre va théoriser la position de l’intellectuel : ce dernier à ses yeux ne peut qu’être engagé. En octobre 1945 dans la première livraison des Temps modernes il stigmatise « la tentation de l’irresponsabilité » des écrivains ( Ory, ouv. cité, p. 225). Ces derniers quoiqu’ils fassent sont « dans le coup » ; ils sont « en situation dans leur époque». « Puisque nous agissons sur notre temps par notre existence même, nous décidons que cette action sera volontaire ».Toute la thématique de l’engagement par la plume sera développée dans Qu’est-ce que la littérature ?, repris en 1951 dans Situations II, chez Gallimard puis en 1964 .

On notera que c’est l’aboutissement des engagements des années 1930 et de la guerre qui est ici théorisé. Sartre va donc se comporter comme un bon « compagnon de route » du Parti communiste jusqu’à sa rupture officielle en 1956 (Budapest) faisant tout ce que doit faire un bon compagnon avec quelques sursauts personnels (la préface « Saint Genet comédien et martyr » donnée aux œuvres complètes de ce dernier par exemple …).

Il écrit trois articles « Les communistes et la paix » en 1952 et 1954 en faveur des communistes en qui il voit la seule médiation qui permette aux masses d’accéder à la dignité de classe agissante. Il fait tout ce qu’on attend d’un compagnon de route, dont des voyages en URSS en 1954 et en Chine populaire (1955). Cela influe sur son œuvre littéraire. Dans la pièce Les mains sales de 1948, le jeune héros restait jusqu’au bout partagé entre l’idéal et les ambiguïtés de la réalité, refusant l’idée que la fin justifie les moyens. La presse communiste avait critiqué la pièce. Dans Nekrassov (1955) les «ennemis de classe » sont nettement désignés et d’ailleurs la presse « bourgeoise » éreinte la pièce. Nekrassov est un escroc qui se fait passer pour un ministre soviétique passé à l’Ouest et qui s’infiltre dans un grand journal français : on reconnaît le France Soir de Pierre Lazareff férocement caricaturé.
Pendant toutes ces années Sartre est en conflit avec Aron – qui dénonce "l’imposture communiste" – et Camus, qui se replie sur des positions humanistes.

c. dernier épisode : mai 68

En mai 1968 Sartre radicalise sa position. Les années 1960-1970 ont fait prospérer une pensée critique radicale en marge du communisme post-stalinien. Les échos du maoïsme chinois (révolution culturelle, directive de 1968 sur la rééducation) se font entendre en Europe. Sartre développe une théorie de l’intellectuel au service des masses dans des conférences faites au Japon publiées en 1972 sous le titre « Plaidoyer pour les intellectuels». 
Il accorde en 1970 à l’Idiot international un entretien. Les étudiants, dit-il, ont compris le vrai problème : on allait faire d’eux de simples travailleurs salariés au service du capital. Aussi bien puisque « l’intellectuel (…) dans notre société ne peut avoir de sens qu’en étant en contradiction perpétuelle, en faisant le contraire de ce qu’il veut, qu’il se supprime en tant qu’intellectuel », au prix d’une véritable «rééducation » (Ory, 339).
Sartre fait deux interventions célèbres : le 20 mai 1968 dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne occupée ; le 21 octobre 197à devant l’entrée de l’usine Renault Billancourt, à l’occasion du procès d’Alain Geismar. Voir aussi l’entretien avec Philippe Gavi et Pierre Victor « On a raison de se révolter », 1974

Sartre aux usines Renault de Billancourt (archive INA) 
Idem.  "je veux témoigner dans la Rue pour que la liaison soit faite entre le peuple et les intellectuels".

III. La fin des intellectuels engagés ?

L’effondrement de la référence communistes (Soljenitsyne; 1989,…) met fin à ce modèle ; par ailleurs l’hypothèse d’un changement de paradigme se fait jour. Le modèle même de l’intellectuel serait devenu obsolète en raison des changements technologiques et économiques. Régis Debray dans le Cours de médiologie générale, 1991 soutient que à l’ère de la videosphère l’intellectuel classique n’a plus sa place dans la société.

- Il fonctionnait à l’ère de l’écrit : on l’a vu, par le manifeste, le journal, la revue, le livre qui étaient ses outils et sa façon « d’être au monde ».
Dans un monde où les idées sont véhiculées par la télévision avec des formats tout différents
– le débat télévisé
– les positions ne peuvent plus être développés.

Tout échange intellectuel est réduit à un affrontement spectaculaire rapidement escamoté par un autre (c’est la thèse développée dans I.F (Intellectuel français).- Il n’a plus de magistère moral. Le journaliste a remplacé le clerc dans cette fonction. P. Ory dit qu’il est trop tôt pour savoir si cette analyse est totalement pertinente.

Elle nourrit en tout cas le débat public, preuve sans doute qu'il demeure un enjeu. 
 (article de l'Express Eric Conan) 

[1] Pascal Ory, Les Intellectuels en France, Perrin, 1997, p. 4
[2] Ibid. p. 13
[3] Accueil terresdecrivains.com > Annuaire des lieux

Nota : ce cours reprend pour l'essentiel un texte déjà publié en 2010 sur un blog associé à ce blog


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