vendredi 2 janvier 2009

SEMINAIRE " TOURISME" Nouveau programme !

séance n° 1.Mardi 13 janvier de 13h30-16h30
Introduction : les imaginaires du tourisme. Enjeux symboliques et sociaux.
Lire : La Roue et le stylo, O. Jacob.

séance n° 2. Mardi 27 janvier de 13h30-16h30.
Voyageur et touriste : hiérarchies symboliques, marchés de niche

Document : La polémique Debray-Sollers sur ce blog, pages précédentes. Lire : Jean-Didier Urbain, L'Idiot du voyage : histoires de touristes, Payot/Petite bibliothèque, 2002

séance n° 3. Mardi 3 février de 13h30-16h30
Visiter et construire : l’invention du monument historique

Lire le texte ci-dessous
(accessible aussi sur

http://www.mediologie.org/collection/07_monuments/bertho.pdf)



séance n° 4. Mardi 10 février de 13h30-16h30
Visiter et détruire : sites naturels, sites classés, sites en danger

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Texte de l'article " Suivre le guide ?" dans Cahiers de médiologie, La confusion des monuments,

Suivre le guide?

Il y a une quarantaine d' années un fantaisiste connu proposait sur les scènes parisiennes une burlesque " visite du château"où un guide multipliant les explications anachroniques, anecdotes controuvées et citations à l’historicité douteuse, offrait aux visiteurs fictifs une façon d’interpréter l’édifice défiant toute raison. Ses propos burlesques accumulaient tous les poncifs du genre. Le chansonnier pourtant n’innovait pas vraiment. C’est une tradition, en effet, chez les voyageurs cultivés, de se moquer des interprétations que donnent des hauts lieux de l’histoire les riverains plus ou moins éduqués qui en ont la garde. Stendhal, visitant en 1837 les alignements de Carnac, en Bretagne, englobait ainsi dans le même mépris les explications naïves des paysans du cru, qui attribuaient les alignements aux pouvoirs magiques de saint Cornely, capable de transformer des soldats romains en pierres, et celles des érudits locaux (1) ,plus tentés par des interprétations religieuses. L’irruption du thème dans le répertoire des chansonniers indique seulement qu’au tournant des années soixante le cercle des visiteurs potentiels s’est élargi à l’auditoire habituel des comiques nationaux. La joyeuse litanie d’absurdités que débite le guide ici caricaturé nous en apprend cependant beaucoup sur la façon dont un monument – on parlera ici exclusivement de monument historique – acquiert une signification aux yeux des contemporains et, plus généralement, sur le processus au terme duquel il s’inscrit dans une culture collective et acquiert une charge symbolique.

D’une part, il confirme que les commentaires qui donnent sa signification au monument appartiennent généralement à l’histoire ou l’histoire de l’art mais que ces propos se déclinent dans des registres très différents, qui vont de la pure érudition à l’anecdote douteuse, du récit de manuel scolaire à la brochure de syndicat d’initiative ; d’autre part, ces incongruités mettent
en évidence le fait que ces discours ne sont en rien figés et qu’ils se transforment sous l’effet de multiples facteurs, entraînant de ce fait le renouvellement permanent du stock des monuments historiques et une subtile transformation de leur place dans l’imaginaire collectif. Enfin, le titre même du sketch l’indique, la façon dont un monument acquiert son sens n’est pas exclusivement affaire de littérature, elle passe toujours par une pratique concrète, celle de la visite. Que le guide s’incarne sous la forme d’un gardien moustachu ou d’une jolie étudiante en histoire de l’art, peu importe : il y a toujours interaction entre ce personnage, détenteur d’un discours d’autorité – il sait, lui, ce qu’il faut voir et ce qu’il faut en penser – et les visiteurs bien
sages, regroupés généralement en petites cohortes, qui se pressent sur ses pas, s’arrêtent pour écouter les explications, lèvent le nez en chœur pour admirer une corniche ou se penchent avec obéissance pour scruter un cachot obscur. Même lorsque le guide prend la forme désincarnée d’un petit volume à la couverture bleu ou vert, le visiteur est amené à en suivre les instructions,
à s’arrêter au point indiqué, à choisir, comprendre et juger selon les normes qui lui sont proposées. La communication du sens d’un monument ne se fait pas à sens unique : elle suppose la participation du visiteur réel ou potentiel – ceux qui lisent la littérature spécialisée sans jamais se déplacer –, et même sa participation physique. Que l’on arpente les rues des vieilles villes ou que l’on débouche soudain en plein ciel, le souffle coupé, sur le toit de l’abbaye du Mont-Saint-Michel, la symbolique du monument passe toujours par une expérience physique.

La fabrique du monument
Qu’est-ce qui rend un monument « historique » ? Jetons un regard rétrospectif sur le XIXe siècle, période prototype où l’on inventa jusqu’au mot lui-même. Contrairement au sentiment commun, châteaux, églises et rempartsn’étaient pas là, endormis, attendant qu’on les découvre. En vérité, dans bon nombre de cas, ils n’existaient même pas pour l’oeil des contemporains, tas
de pierres anonymes qui n’inspiraient ni le détour, ni le respect. Ils ont été produits comme monuments par la triple intervention de l’érudition (rédaction de notices, de rapports, campagnes photographiques), de l’action publique (l’État classe et protège) et de la visite. Ces trois opérations étaient liées mais l’écriture de l’histoire tient, dans le processus, une place centrale. C’est elle, qui, à l’origine, non seulement donne un sens aux monuments pris individuellement, mais aussi détermine le choix des édifices reconnus comme étant dignes d’être protégés, et les inscrit, en masse, dans la représentation que la communauté nationale se fait de son passé et de son devenir. À travers la multiplication des notices dans les revues savantes, des opuscules édités par des syndicats d’initiative, grâce aussi aux revues publiées par les associations de sauvegarde, le travail des érudits donne, en premier lieu, un nom et un sens à un édifice. On saura ainsi, à Saint-Gildas-de-Rhuys, que tel ensemble de murs écroulés est un ancien château des ducs de Bretagne ; que telle chapelle est typique du « gothique normand », que le gisant de la chapelle de Brancion, non loin de Cluny, fut un seigneur parti à la Croisade,
que l’édifice à demi ruiné qui borde l’étang de Labouheyre est un haut-fourneau antérieur à 1820. L’écriture peut métamorphoser n’importe quel lieu en lui donnant du sens. La prairie du Combat des Trente, en Bretagne, est ainsi un exemple limite de ce que peut l’invention du souvenir : un épisode des vieilles chroniques de Bretagne racontait que, lors des guerres de succession de Bretagne, un combat opposa, non loin de Josselin, trente seigneurs bretons et trente seigneurs anglais. À ce récit était associée l’apostrophe mémorable, sinon authentique, d’un combattant à son compagnon blessé : « Bois ton sang Beaumanoir, la soif te passera ! » Il n’en fallait pas plus motiver les historiens bretons de la Restauration, attachés à manifester la renaissance d’une identité provinciale. En 1825, ils édifièrent sur les lieux un obélisque de granit, haut de 13 m, chargé de conférer un statut historique à une prairie ordinaire. Cent ans plus tard, le Guide bleu de 1920 inclut encore la prairie en question, dénommée prairie du Combat des Trente dans l’itinéraire du touriste cultivé et consacre un tiers de page à la description de l’obélisque et au récit du combat2. Notons que ce lieu est tombé actuellement quelque peu dans l’oubli, essentiellement parce que le souvenir de la valeur militaire de l’aristocratie bretonne occupe une place moindre dans l’imaginaire de nos concitoyens que dans l’esprit des notables de 1825. Lorsque le récit historique perd son sens, le danger est grand, pour le lieu ou l’édifice qui lui sont associés de tomber en déshérence…
Dans ce travail permanent d’écriture, les genres se combinent d’une façon plus ou moins ordonnée. L’érudition locale et l’histoire savante nationale, l’histoire de l’art ou de l’architecture ainsi que les récits populaires et anecdotiques sont tour à tour mobilisés, critiqués, rejetés. Lorsque Prosper Mérimée visite le Morbihan en 1835, il découvre une statue d’Isis érigée par des légionnaires romains, dite dans la tradition Vénus de Quinipily. Érudits et historiens locaux proposent alors plusieurs explications pour cette statue de pierre.
Pour la faire entrer dans le patrimoine protégé, Mérimée doit choisir, parmi les interprétations proposées par la Société polymathique du Morbihan, la plus acceptable, lui apporter sa caution et la mettre ainsi en circulation dans l’espace intellectuel national. Alors, la statue de pierre à l’origine douteuse sera considérée comme digne d’être un monument. Avec un durable succès :
la Vénus de Quinipily, dont l’érudition contemporaine a mieux cerné les sources, demeure aujourd’hui encore inscrite au répertoire. Cependant, dans la plupart des cas, le récit historique qui légitime le statut d’un édifice et offre les clefs de son interprétation peut et doit évoluer. Ainsi les alignements de Carnac. Inconnus et invisibles aux yeux des voyageurs de 1740, ils sont expliqués comme des « antiquités gauloises ou celtiques » en 1800 par les savants celtomanes, réinterprétés à la lumière des sciences préhistoriques vers 1850, analysés, par la suite, tantôt comme des monuments funéraires, tantôt comme un dispositif religieux, réinscrits, enfin, dans l’histoire des peuples celtiques au cours de notre siècle… Pour garder un statut de monument, un édifice ou un dispositif doit voir le discours explicatif qui l’accompagne s’adapter en permanence aux connaissances historiques tenues pour légitimes. Il y a, bien sûr, quelques décalages dans le temps entre les connaissances savantes et le contenu des guides touristiques mais, dans l’ensemble, il est remarquable de voir avec quelle promptitude ces derniers s’adaptent. Les Guides verts édités par la maison Michelin passent ainsi en une décennie de récits historiques sacrifiant volontiers à l’anecdote et marqués par une véritable mise en scène des épisodes historiques à un style plus sobre, reflétant les valeurs du temps. Le public, parfois, fait de la résistance et rechigne à abandonner les personnages romantiques et les anecdotes sentimentales dont les professeurs, férocement, ont décidé le bannissement. Ainsi les visiteurs de l’Écomusée de la Grande-Lande devaient-ils, cet été, renoncer, à leur grand regret, à en apprendre plus sur les bergers juchés sur ses longues échasses, pourtant indissociables, à leurs yeux, du paysage des Landes. Les guides, sans pitié, leur expliquaient que ces bergers n’étaient que très marginalement représentatifs de l’économie de « l’airial » dont ils s’apprêtaient à visiter les maisons classées et conservées…
Demeure une interrogation : d’où vient la dynamique de la prolifération des monuments historiques ? Elle se comprend, ce me semble, en scrutant les fonctions du discours historique. Ce dernier a la charge de dire ce qui fait la personnalité collective de la nation ; d’autre part, il a aussi pour charge de permettre de penser de façon symbolique la disparition d’une société rurale et industrielle révolue. Dans les deux cas, des monuments nouveaux viennent illustrer ces récits historiques collectifs. Comparons nos monuments et ceux d’hier. En 1835, Prosper Mérimée recherchait au fond des provinces des églises et des châteaux forts témoins d’un passé féodal révolu. On classe aujourd’hui des usines et des cabanes de pêcheurs. Seuls avaient droit à la commémoration, au siècle dernier, batailles et coups d’état, amours célèbres et coups de Jarnac. Nous devons aujourd’hui faire mémoire des travaux des champs, honorer les métallurgistes du Creusot et les résiniers de Sabres, conserver l’atelier au toit de tuiles, le chemin de paludier et le bistrot de village.
Quelle logique préside à cet élargissement ? C’est, ce me semble, la logique même de nos sociétés, à la fois démocratiques et industrielles. Parce que c’est le récit historique qui, depuis 1800, a la charge de dire comment s’est constituée la communauté nationale et pourquoi, les monuments qui en manifestent matériellement les traces représentent un enjeu réel. Par ailleurs, au fur et à mesure que des communautés plus modestes – paysans, ouvriers – entrent comme acteurs dans le grand récit légitime de l’histoire nationale, les témoins de leur histoire entrent logiquement dans le répertoire des monuments.
Enfin, en même temps que les transformations économiques rendent obsolètes des secteurs entiers de l’industrie ou du monde paysan, leur octroyant ce que Michel de Certeau appela « la beauté du mort » 3, la protection et la célébration collective des ruines industrielles permettent de panser la douleur du partir. Le terme s’applique, dans cet essai, à la culture populaire.

Une histoire plus démocratique
Le récit des origines du passé commun aux membres de la communauté nationale est constitutif des démocraties occidentales. Vers 1800, il est devenu habituel, en Europe de considérer que ce qui faisait l’unité de la nation était non plus l’obéissance à un même prince mais l’appartenance à une même nation, définie comme la communauté de ceux qui partagent une même langue, un même territoire, une même histoire et – mais l’argument est peu utilisé en France – une même race. Que cette communauté d’origine relève de la fiction, qu’importe. Il était à la charge des artisans du monde nouveau de la reconstruire sans cesse sur le plan symbolique. Les historiens s’attelèrent à l’écriture de l’histoire d’un peuple ; l’école se chargea de sa diffusion. Pierre Nora a raconté comment, en France, se sont constitués lieux de mémoires et stéréotypes, Alésia et Verdun, Jeanne d’Arc et Louise Michel, Napoléon III et Victor Hugo 4, tout un matériau composite, vivant parce que sans cesse retravaillé, réécrit, réinvesti par des sensibilités nouvelles, des partis pris, des passions partisanes. Or, au fur et à mesure que s’élargissait la démocratie – mise en place définitive de la République, suffrage universel masculin, puis féminin –, on a vu l’intérêt des historiens se déplacer vers les choses banales. Ils ont cessé de s’intéresser exclusivement aux faits politiques et militaires pour se tourner vers les travaux des champs, les crises économiques, le petit monde des sans-culottes ou des paysans du Beauvaisis. Les soubresauts du monde contemporain ont hâté ces évolutions. L’Ecole des Annales date des années trente, comme le Front populaire. Les historiens de l’économie se sont intéressés aux crises après 1929; ceux de la société aux charivaris et aux contestations après mai 1968… En même temps que s’élargissaient les bases sociales de notre démocratie, se sont élargis les intérêts de nos historiens, et en même temps, ou très peu après, le registre des monuments méritant d’être classés. L’architecte Wyboo dessinait, en 1914, les maisons de villages et les
dont beaucoup commenceraient à être protégés juste après la guerre. Les historiens de l’industrie ont puissamment contribué, on l’a vu, à faire protéger leurs usines.
La beauté du mort
En même temps, les monuments historiques sont les grands éboueurs du temps qui passe. Ils recueillent les dépouilles, enterrent les morts, achèvent les blessés. 4 Transformer en monument historique un édifice, une machine, un lieu de production, c’est signer sa désaffection et, dans le même mouvement, engager les opérations symboliques qui le doteront d’affections nouvelles, remettront en circulation des représentations nouvelles.
Les transformations de la révolution avaient laissé en déshérence les signes de l’ordre féodal : châteaux forts, palais royaux et monastères du Sud de la France. Ils furent les premiers monumentalisés. La séparation de l’Église et de l’État apporta une seconde vague d’édifices en voie de désaffection – Barrès pleure à l’Assemblée sur la grande misère des églises de France. En cette fin de siècle, les transformations de la société postindustrielle apportent un lot nouveau d’épaves. Il faut entériner la fermeture de la mine, le déplacement de l’aciérie, la mort du canal, l’abandon de la production de chapeaux ou de parapluies. Parfois le conservateur intervient vingt ans près la mort de l’activité – trop tard? Parfois il opère à chaud, souvent dans un climat passionné.
L’opération, en effet, n’est pas dénuée d’enjeux. Transformer un édifice en monument historique c’est accepter la disparition de ses fonctions originelles. Mais qui est fondé à reprendre l’héritage ? Selon l’importance de l’enjeu, local ou national, selon la puissance respective des groupes sociaux en puissance, ce ne seront pas les mêmes qui se verront confier la tâche de produire le discours historique qui, on l’a vu, donne son sens au monument : ici, mineurs et syndicats contrôleront assez la situation pour être en position de raconter l’épopée de la mine du point de vue du travailleur; ailleurs, l’industriel gérera en douceur la transformation de l’usine en musée et imposera dans le récit historique le point de vue de l’entrepreneur ; en Bresse bourguignonne le financement de l’écomusée par la collectivité locale imposera que l’on n’oublie aucun groupe de pression, les producteurs de maïs et les pêcheurs, les hommes et les femmes, ouvriers agricoles et propriétaires, tous seront soigneusement représentés… Ailleurs encore, on tentera d’établir un savant équilibre, en tenant compte des désirs de ceux qui financent – Que veut le conseil général ? –, de ceux du Ministère – Faut-il parler des techniques ? –, des modes savantes – Que disent les historiens ? –, des désirs du public – Viendra-t-il, dans les Landes, visiter un site d’écomusée où on ne lui parle pas du tout de résine ? Dans bien des cas, la monumentalisation d’une usine à l’abandon, d’une mine en voie de fermeture, d’une activité agricole condamnée, a pour fonction d’apaiser le traumatisme de la fermeture, d’offrir une compensation symbolique à ceux qui se sentent dépossédés. À Blanzy, lorsque les Houillères ferment des mines, elles consacrent plusieurs millions de francs à la mise en place d’un musée animé par d’anciens mineurs. La silhouette du puits domine toujours la ville ; les panneaux d’affichage guident le visiteur ; les élus locaux sont contents ; les guides bénévoles aussi, emplis de fierté lorsqu’ils montrent les savoir-faire anciens. La monumentalisation ici transfère du prestige : si le puits n° 5 est traité aussi bien qu’un château, c’est qu’il vaut un château…
La société postindustrielle laisse, en outre, sur le rivage des épaves qui répondent aux critères du monument traditionnel : le grand, le beau, le premier. Il n’est pas véritablement étonnant que les ponts prestigieux et les grandes usines aient été parmi les premiers protégés, dans la mesure où leur silhouette permettait de célébrer l’histoire conçue comme un progrès, mesurable en puissance, en hauteur, en résistance. Hauts fourneaux et marteaux pilons, grandes halles des gares et verrières, ces réalisations de l’âge d’or de l’industrie s’inscrivaient aisément dans le récit héroïque de la conquête de la nature.
C’est pourquoi on a célébré sans arrière-pensée le «premier » – le premier pont en béton armé, le premier viaduc en fonte, la première antenne pour
satellite. Ils avaient l’avantage de s’inscrire dans une vision simple et largement partagée de l’histoire des techniques et de l’industrie. L’épopée héroïque du progrès humain, semée d’inventeurs de génie, d’entrepreneurs audacieux, secondés par des ouvriers compétents et dévoués. La première vague de protection des monuments de l’âge industriel ne posait pas de problèmes de fonds, même s’il fallait vaincre les préjugés esthétiques et les problèmes technicofinanciers – les fonds publics étaient calibrés depuis un siècle sur l’entretien de monuments en maçonnerie – ; marteaux-pilons et verrières de gare posaient des problèmes. Notons que les gares comme les cathédrales étaient faciles à reconvertir : elles étaient dès le début faites pour accueillir des foules. Certains ont d’ailleurs une signification des plus ambiguës : l’usine marémotrice de la Rance est une des plus belles erreurs de prévision d’EDF 5; c’est aussi l’une de celles qui, parmi les réalisations de la grande entreprise nationale ouvertes au public, reçoit le plus de visiteurs. Beauté de l’ouvrage, grandeur du site, lisibilité de la technique mise en oeuvre, absence d’implication immédiate dans des conflits techniques contemporains (les marées font moins peur que le nucléaire), toutes ces qualités font que le barrage de la Rance se prête à la célébration sans contestation. Les puits de mine offrent d’autres attraits : ils partagent avec les gouffres et les grottes préhistoriques des grandeurs souterraines qui donnent le frisson. Corons et maisons ouvrières, dans leur modestie, n’ont rien de la grandeur inséparable du monument mais, tels des décors de théâtre, ils rappellent qu’« ici vécut et souffrit… ».
En fait, lorsque l’objet est trop petit ou trop ordinaire, une mise en scène adéquate supplée à son manque de visibilité. La monumentalisation peut se saisir de tout et de nouveaux sites urbains offrent des occasions neuves : les carrefours giratoires que multiplie l’Équipement à l’entrée des villes ont pris le relais des places de village ou des lieux de prestige dans la trame urbaine. À Clermont-Ferrand, on installa Urbain II au flanc de la cathédrale pour y prêcher sans fin la Croisade, et la République jucha Vercingétorix sur son socle, au coeur de la cité marchande, pour appeler sans cesse aux armes les citoyens. Aujourd’hui, à l’entrée des villages vignerons de Bourgogne, un pressoir désaffecté installé sur le centre surélevé d’un carrefour giratoire célèbre souvent à la fois le passé viticole du lieu et son avenir économique radieux ; sur les rives du Morbihan, à l’entrée du gros bourg de Larmor-Baden, c’est un bateau d’ostréiculteur, planté au carrefour, qui signale l’entrée dans la bourgade ; signe de l’activité du lieu, désaffecté mais lisible, porteur d’une nostalgie, l’objet n’est pas assez grand en lui-même pour être monumental mais une mise en scène adéquate le rehausse, le signale, le dote de sens et finalement l’entoure d’amour.
Deux dynamiques se conjuguent donc. L’une positive : l’extension du champ de l’histoire et l’extension de ses intérêts, qu’il faut rattacher profondément à la logique démocratique des sociétés occidentales. Plus nous serons démocratiques et plus nos intérêts seront triviaux. L’autre est négative : il faut gérer la beauté du mort, enterrer les restes de civilisations mortelles, ranger sur les étagères de la mémoire le monde disparu des marais salants et de la mine, de l’école de Jules Ferry et des tracteurs à vapeur. Mais si ces opérations réussissent, c’est qu’elles bénéficient de la complicité active de ceux à qui elles sont destinées : les visiteurs et les touristes.
Des visiteurs trop compétents
La visite n’est pas un sous-produit tardif, une justification a posteriori d’un travail intellectuel et symbolique qui ne puiserait sa dynamique que dans l’évolution des idées, des projets politiques et des représentations collectives. L’usage des monuments, en fait, accompagne très étroitement leur découverte et leur institution. Or, examiner de près quels sont les visiteurs et ce qui les motive réintroduit dans l’histoire des monuments historiques des partenaires dont on tait souvent pudiquement l’existence : des compagnies de chemin de fer et des fabricants de pneus, des chambres de commerce et des syndicats d’initiative. Il n’est pas indifférent que l’un des monuments les plus visités du XIXe siècle en province, le château de Coucy, se trouve au bout de l’une des premières lignes de chemin de fer dévolues au trafic des voyageurs, et que les églises romanes se retrouvent dans une grande et belle série de livres destinés au grand public, au moment où on peut les visiter en voiture ; ce n’est pas exactement pareil d’utiliser un Guide bleu (Hachette) ou un Guide vert (Michelin), de suivre les balisages d’un syndicat d’initiative ou les affiches de la route Jacques-Coeur. Les monuments n’appartiennent pas seulement aux conservateurs. Or la dynamique du changement technique et industriel qui propulse sur les routes des visiteurs nouveaux a plusieurs conséquences. D’une part, elle contribue à la prolifération des monuments historiques, qui ne trouve pas sa rationalité seulement dans les transformations de l’écriture de l’histoire ou l’action volontaire de l’État.D’autre part, elle participe à la production du sens.
La dynamique commerciale et industrielle du tourisme contribue, depuis le milieu du XIXe siècle, à la multiplication des monuments historiques. Ces derniers, en effet, ne sont pas seulement produits par la collectivité nationale comme preuves et témoins d’une histoire commune, ils sont aussi le but de voyages et d’excursions dûment tarifés. C’est pour s’assurer la clientèle de voyageurs pérégrinant pour leur plaisir que les compagnies de chemin de fer ont demandé, au tournant des années 1860, à la Librairie Hachette de fabriquer, pour leurs bibliothèques de gares, les Guides Joanne, ancêtre des Guides bleus. C’est pour faire vendre des automobiles, et donc des pneumatiques, que la firme Michelin lance, en 1900, ses premiers guides et crée, dans les années trente les guides régionaux qui deviendront les Guides verts.
Cette logique commerciale a des conséquences directes sur la géographie monumentale.
L’apparition de l’automobile coïncide avec l’émergence, dans le répertoire des monuments classés, des édifices sis dans les petites villes et les bourgs, désormais accessibles au voyageur, et notamment des églises romanes 6. L’industrie du tourisme aujourd’hui dépose devant les portes des grands monuments des cohortes de visiteurs tentés, parfois, de les confondre avec un parc d’attraction.
La coproduction du sens
Il faut se garder, en effet, d’une vision tronquée de la façon dont un monument acquiert une signification pour les contemporains. Si l’édifice classé est, ou porte, un message, alors il fonctionne selon les règles définies, en d’autres temps, par les sciences de la communication. On doit retrouver un – ou des – émetteurs (l’État, les communautés savantes, autorités de toutes sortes…), mais ce message est bien destiné à quelqu’un ; or linguistes et sémiologues nous ont appris que le destinataire d’un message n’est jamais passif. Il coproduit le message, en négocie le sens. C’est pourquoi il faut réintroduire le visiteur à la fois dans la recherche de la cause de la prolifération des monuments et dans la lecture de leur signification collective.
La transformation d’un édifice se fait la plupart du temps au prix de la perte de sa signification initiale. Si le château fort perché sur son piton continue à impressionner les passants, ses ruines disent désormais le côté transitoire des choses de ce monde, au lieu d’affirmer tout bonnement le droit du seigneur du lieu à percevoir un péage. Lieux de culte de moins en moins fréquentés par leurs fidèles, les églises deviennent des musées, où le visiteur ne voit plus qu’un ensemble de sculptures, de statues, de tableaux et de vitraux, expliqués en fonction de leur époque et de leur style. La logique même de l’espace change. La pénombre, traversée par les rais de lumière que délivrent les vitraux, si propice à l’exaltation du sentiment religieux, devient malcommode pour qui veut examiner des chapiteaux. Les rituels qui commandaient l’organisation des lieux ne sont plus compris par des visiteurs dépourvus de culture chrétienne. Les célébrations – quand il y en a encore – sont perçues comme des activités incongrues et bruyantes, gênantes au fond pour la contemplation esthétique. La véritable utilisation du monument, c’est la visite. Cette dernière a ses rituels, fixés avec quelques variantes. Au centre : le guide. C’est lui qui a en charge la transmission du discours destiné à donner un sens au lieu. Usuellement une petite troupe de visiteurs progresse à sa suite. Ses membres s’arrêtent ponctuellement aux endroits indiqués, lèvent la tête, se penchent, considèrent, contemplent, dans un échange convenu où chacun joue son rôle. L’adhésion des participants est en effet indispensable à la réussite de la cérémonie. À la sortie, l’acquisition de cartes postales, voire de vidéos, confirme l’appropriation symbolique des lieux. Le visiteur adhère – à quelques commentaires près – au discours qui donne un sens au monument et justifie les dépenses de la puissance publique. Le moment de la visite est cependant lié à des phénomènes spécifiques. Le discours historique peut être notablement différent du discours savant. Porté par les guides touristiques imprimés ou par le récit oral, figé aujourd’hui par les supports nouveaux de la vidéo et des CD-ROM, il a ses caractéristiques propres. Traditionnellement, il demeurait proche, par sa forme, de l’histoire écrite à la destination du grand public : souvent pimenté de récits amoureux et complété par des anecdotes apocryphes, il se focalisait volontiers sur de grands personnages ou des figures épiques (le lit de Napoléon ou celui de De Gaulle…). Il est longtemps demeuré perméable au merveilleux. Depuis une vingtaine d’années l’effort pour professionnaliser le discours des guides l’a rendu en tout point conforme aux exigences de la culture cultivée, mais il demeure des poches de résistance où s’épanouissent des discours différents, d’autant plus présents que l’édifice est loin de l’oeil sévère du ministère : dans les châteaux privés, l’histoire de la famille se surimpose à celle de l’édifice, autorisant d’impressionnants raccourcis chronologiques. Même à Mulhouse, les visiteurs s’approprient le passé des maisons alsaciennes et finiraient par persuader leurs guides qu’ils y ont eux-mêmes habité ; dans les sites industriels, les touristes venus en voisins complètent volontiers le récit du guide par leurs propres souvenirs, parfois incertains. Il ne s’agit pas ici de marquer ce qui serait « correct », voire politiquement correct, mais de prendre note du fait qu’à partir du moment où un édifice est l’objet d’une appropriation de la part des visiteurs, ces derniers se sentent en droit de dire ce qu’il est et ce qu’il signifie. De même, la façon dont les visiteurs se conduisent dans les lieux qu’ils découvrent peut être considérée comme un manifeste qui exprime, parfois sans paroles, la signification qu’ils attribuent au lieu. Qu’a-t-on le droit de faire, dans le bosquet de l’Encelade, à Versailles ? Écouter sagement le guide raconter le sens des décorations, ou s’asseoir sur les banquettes d’herbe verte, qui furent conçues pour cela, et mettre les mains dans l’eau courante ? Il y a au moins deux usages du monument, deux types d’appropriation. Le coup de sifflet du gardien qui sanctionne le moindre pied glissé sur l’herbe tranche la question. Pourtant, elle se pose partout : le conseil général du Morbihan peut-il reconstruire le château des ducs de Bretagne à Suscinio pour son plaisir et celui des visiteurs ? Peut-on laisser au château de Murols de « faux » engins de guerre, un « faux » mobilier médiéval, quelques armes, de la paille et de vieux pots et offrir un espace de jeux enchanteur aux plus jeunes? Pourquoi les enfants n’ont-ils plus le droit de grimper sur le dolmen de l’Île aux Moines ? Parce que cela menace sa stabilité (ce qui mériterait vérification) ou parce que, comme l’affirme le conducteur du minibus local, improvisé gardien des lieux, « on ne doit pas marcher sur la tombe de nos ancêtres » ?

Monuments-traces, monuments-signes ?
Les édifices historiques sont bavards. Par leurs formes mêmes, ils parlent et disent la puissance et la gloire lorsque ce sont d’orgueilleux châteaux dont la silhouette se découpe sur le ciel, ou, au contraire la force patiente de ceux qui luttent contre les éléments lorsqu’ils sont phares au bout monde ou abris de marin. L’histoire, racontée par les brochures ou les guides, devrait nous dire ce qu’il faut en penser, mais toujours le fil du récit se brise et se renoue, des histoires différentes, parallèles ou contradictoires se contestent, se succèdent, et finalement offrent des perceptions changeantes. Enfin, les visiteurs contribuent à perturber définitivement la communication. Si l’on a réduit au silence le baroque mentor de « la visite du château », a-t-on vraiment discipliné les visiteurs ? Bien heureusement, non. Produire le sens du monument ? C’est à la fois un travail de bénédictin, une œuvre de propagande et une stratégie policière visant à enfermer le visiteur dans les limites des cordons rouges dont il ne devrait point sortir. Tout le contraire d’un discours figé.

Illustration : les Alignements de Carnac au début du siècle
« La mode qui octroie une réputation de savant à l’inventeur de l’absurdité régnante, veut aujourd’hui, en Angleterre, que ces avenues soient les restes d’un temple immense…»

1. Stendhal, Mémoires d’un touriste en Bretagne, rééd. Ed. Entente,
1984,
2. Guide bleu. Bretagne, Hachette,1920, p. 457.154p. 120.
3.Michel de Certeau, La Culture au pluriel, UGE, 1974, rééd. Seuil, 1987, pp. 45-72.
4. Pierre Nora, Les Lieux de mémoire, Gallimard, trois tomes. 156

6. Les ouvrages intitulés Normandie romane, Bourgogne romane, Provence romane, édités à La Pierre qui vire, paraissent à partir des années 1950. 160


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