samedi 3 janvier 2009

M1/M2 "Cinéma et culture " Le cinéma indien

NOTES POUR LE COURS DU 6 JANVIER

Des ses origines, le cinéma indien est un vecteur revendiqué de l’identité nationale. Raja Harishandra, L’un des premiers films réalisés par un réalisateur indien, Phalke, en 1913, est inspiré par le texte sacré du Mahabharata. Le cinéma devient un loisir populaire et des spectateurs d’Etats différents et de langues différentes peuvent partager les mêmes références filmiques. Ainsi Mother India, tourné dans les années 1950 est vu par plus de 200 millions de spectateurs.
Le cinéma indien est différent sur le plan formel du cinéma européen. Il se développe dans un pays qui a une riche tradition visuelle ainsi qu’une tradition d’opéra et de théâtre chanté. Cela lui permet de proposer dès les années 1930 une esthétique différente du modèle hollywoodien et du modèle occidental. Des sociétés de productions s’installent dans les différentes villes du sous-continent et s’adressent à des publics parlant des langues différentes. Les deux pôles du cinéma indien sont d’une part Calcutta au Bengale mais surtout Bombay, pôle du cinéma en langue hindi et lieu de développement de ce que l’on appellera Bollywood en référence à la puissance économique et créatrice de son homologue américain.

Deux démarches

Dans l’immédiate après-guerre et dans le contexte de l’indépendance de l’Inde, le cinéma indien développe deux démarches différentes. L’une est la multiplication des films dits «Bollywood » produits pour un public indien dans les studios de Bombay. Les thèmes peuvent être inscrits dans la société indienne contemporaine mais les musiques sont toujours empruntées à la tradition indienne. Leur esthétique est fortement marquée par des traits spécifiques : passage sans transition du parlé au chanté, modification des costumes au cours d’une même scène, importance des danses, codes précis dans les représentations des gestes amoureux. Les stars sont aussi extrêmement importantes. Ces films ne sont pas exportés hors de l’Inde ou alors seulement à l’intention des communautés d’origine indienne émigrées. Le mode de production est décrit dans le texte qui vous a été distribué.

Il existe par ailleurs quelques réalisateurs qui adoptent une démarche plus proche des codes du cinéma européen. Ils tournent des films d’inspiration plus politique qui mettent en évidence les inégalités régnant dans la société indienne. Leurs films apparaissent dans les grands festivals internationaux et sont vus par un public occidental. Ce sont deux façons d’exprimer une identité indienne.

On comparera plusieurs films : La complainte du sentier, film de Satyajit Ray de 1955 primé à Cannes en 1956 et Kabhie Kabie, tourné en 1976 par Yash Chopra, dont un remake à grand succès La famille indienne est tourné en 2002 par Karan Johar ( Kabhi Kushi Kabhie Gham), ainsi que Bride and Prejudice.

I. La complainte du sentier : un cinéma d’auteur sans équivalent

La complainte du sentier est l’exemple type d’un film d’auteur cherchant à exprimer des questions liées à l’identité nationale tout en reprenant les codes du cinéma européen.

Le contexte

Ex-colonie anglaise l’Inde devient indépendante après la guerre. Une guerre civile aboutit à la partition de l’Inde et à la sécession du Pakistan musulman. En 1952 se tient le premier Festival International du film de l’Inde. On y projette des films neo-réalistes et en particulier ceux de Vittorio De Sica. A Bombay se développe brièvement un courant de cinéma réaliste. Abbas y réalise le second film indien qui ne comporte ni musique ni chansons, Munna l’enfant perdu (le premier réalisé en 1938 étant passé inaperçu) C’est cependant au Bengale que va se développer un style nouveau.

Le Bengale est, avec Calcutta, un foyer de production de films. Frappés par la perte d’une partie de leur clientèle traditionnelle après la sécession du Pakistan, les studios de Tollygunge se tournent vers de jeunes auteurs qui travaillent avec des moyens restreints pour une clientèle plus modeste que la grosse machine commerciale du cinéma hindi de Bombay. Ils s’appuient sur la tradition littéraire philosophique et théâtrale de la province. Le groupe Kallol oriente la production intellectuelle vers les enjeux sociaux et politiques. L’existence d’un ciné club (la Calcutta Film Society) oriente aussi l’industrie vers le cinéma de qualité.

Satyajit Ray est le plus connu des cinéastes de Calcutta. Il réalise d’emblée un film admiré à l’étranger Pather Panchali (La complainte du sentier, 1955), dont l’esthétique est à l’opposée de celle du cinéma hindi : ni danses, ni chants, ni grandes stars, ni clichés mélodramatiques.

Le thème du film est le suivant. Apu, un petit garçon de sept ans vit avec sa famille dans un village du Bengale en 1910. Son père entretient des ambitions littéraires et laisse sa famille sombrer dans la ruine. Apu découvre les inégalités sociales, les injustices, les deuils alors que sa mère essaye de maintenir la famille au village. Tourné sur un rythme très lent, le film n’est pas éloigné des ambitions du neo-realisme italien. Le réalisateur filme les gestes quotidiens, en laissant la caméra s’attarder sur les objets du quotidien dans un monde rural pauvre, en prenant le temps de filmer les changements opérés par les saisons sur la nature et l’environnement villageois. Il leur confère noblesse et beauté.

La première scène donne le ton du film. La caméra filme d’en dessous une silhouette féminine qui passe entre du linge étendu sur une terrasse. C’est la mère qui appelle un enfant. Puis commence un long travelling dans le sous-bois d’une forêt luxuriante qui enserre de près les habitations. La caméra suit une petite fille qui apparaît en courant joyeusement dans la trouée de lumière faite par le sentier dans la forêt. Elle se rapproche de l’objectif, le dépasse et la caméra la suit pendant qu’elle s’éloigne sur le chemin. La bande son est constituée des bruits lointains du village, des bruits de la nature et des appels de la mère.

Deux autres films de Ray développent le destin du petit Apu. Ce sont Aparajito (L’invaincu), 1956 et Apu sansar (Le monde d’Apu) 1959. La trilogie permet de suivre le passage du jeune garçon du monde rural traditionnel au monde urbain de Bénarès puis Calcutta. Ray tourne aussi Le salon de musique (Jalsaghar ) en 1958, qui évoque de façon nostalgique le déclin de l’aristocratie bengalie à travers le personnage d’un riche propriétaire. Ce dernier se ruine pour entretenir un salon de musique et les musiciens capables de faire vivre un art traditionnel. Comme Les joueurs d’échec (1977) ce film est considéré comme un grand classique du cinéma universel et admiré par la critique occidentale. La Complainte du sentier est révélé au festival de Cannes en 1956 où il remporte le « Prix du document humain ». René Bazin, l’un des grands critiques français attachés au cinéma d’auteur prend sa défense mais le film, qui n’a aucun succès public, demeure, comme les autres films de Ray, une œuvre destinée au circuit des ciné-clubs. Ray demeure, par ailleurs, un auteur isolé en Inde et ne suscite pas de postérité. plusieurs parmi ses films ultérieurs seront co-produits par la France.

II. Kabhi Khabhie : l’éclat de Bollywood

Les films produits à Bombay ont un rapport tout différent avec la société indienne qu’ils expriment à leur manière et de façon tout aussi authentique.

  1. Kabhi Kabhie

Le film Kabhi Kabhie illustre le développement du cinéma hindi de Bombay dans les années 1970. Il est réalisée en 1978 par Yash Chopra.

Le récit est celui d’un amour contrarié par les convenances familiales et sociales. Le héros Amit, est un jeune homme doué pour la poésie. Il est amoureux de Pooja qui l’aime aussi et au début du film les deux amants rêvent d’une vie parfaite ensemble mais Pooja doit obéir à ses parents et épouser Vijay. Amit se détourne d’elle et abandonne la poésie mais leurs destins se croisent à nouveau.

L’histoire, intemporelle, est située dans les milieux de la bourgeoisie aisée dans les années 1970 comme le soulignent les costumes des hommes : pantalons patte d’éléphant costumes, cravates et chemises de couleur ; les personnages féminin portent plus fréquemment des vêtements traditionnels. Les décors sont les intérieurs d’une bourgeoisie aisée et occidentalisée. Beaucoup de scènes d’amour se passent à l’extérieur.


La chanson est essentielle dans le film, ce qui est rendu aisé par le fait que le personnage principal est poète. Le poème chanté « Khabhi Khabhie » qui donne son nom au film devient universellement connu en Inde.

La scène que vous pouvez consulter est celle où le héros masculin chante son amour à la jeune fille alors que tous deux sont allongés auprès d’un feu de bois. Les costumes sont contemporains mais la gestuelle des amants obéit au code strict des films indiens de l’époque : les amoureux se touchent à peine. Ils ne s’embrassent pas.

  1. Kabhhi Kushi Kabhi Gham : Bollywood modernisé

La pratique des remakes est constitutive du cinéma indien de Bombay. Il n’y a rien d’étonnant à ce que Kabhi Kabbie soit l’objet d’une reprise en 2001. Le film va connaître un grand succès y compris cette fois auprès d’un public qui n’est pas strictement indien.

La famille indienne offre un scénario très classique et une durée avoisinant les 3h30. Le réalisateur est Karan Johar, réalisateur à succes qui a commencé à tourner en 1998 et qui anime une émission de télévision où il interviewe à chaque fois deux stars de Bollywood. L’histoire est celle d’un riche famille. Le père, très attaché aux traditions, a choisi une épouse pour son fils aîné. Ce dernier refuse car il est amoureux d’une jeune fille pauvre de basse caste. Comme il ne veut pas céder son père lui apprend qu’il a été adopté et le renie, l’excluant de la famille. Rahul, le héros, épouse sa bien-aimée et part à Londres sans dire à son jeune frère pourquoi il s’en va. Des années plus tard le jeune frère part à la recherche de Rahul et de son épouse avec la sœur de celle-ci et le ramène pour le réintégrer à la famille.

Le film utilise et exacerbe de façon spectaculaire les conventions esthétiques de Bollywood. La musique est au cœur du film : la chanson éponyme est reprise six fois de six façons différentes. Six stars de Bollywood participent au film. Dès qu’un personnage veut exprimer un sentiment : amour, colère, désir, il commence à chanter et /ou à danser. Les costumes sont somptueux, les scènes de foule mobilisent plus de 600 figurants. La gestuelle est conforme aux codes de Bollywood surtout dans les scènes d’amour :on y voit cependant de rares baisers.

Cette critique glanée sur un blog donne des indications sur la réception :

« La Famille Indienne représente une nouvelle génération du cinéma indien. Elle est considérée comme le plus gros succès de l'industrie du cinéma indien. Le casting des acteurs a été au plus haut niveau, avec un spectacle de couleurs, de costumes, de musiques ainsi que de la mise en scène. Tout se passe à temps, tout est cohérent, parce que le réalisateur n'a oublié aucun détail. La Famille Indienne a permis de combiner la tradition et la modernité. Depuis l'Inde, l'Egypte et jusqu'au Royaume Uni, tout est très beau dans le film. Tout en mettant en valeur la dignité familiale, le respect de la tradition, la famille a été brisée par le refus d'un mariage arrangé. Mais vu l'éloignement, la soif de vivre dans un monde moderne pleine d'envie, l'ambition personnelle, le sentiment familial reste dans le coeur de chaque membre de la famille, et le retour au pays natal est inévitable. » (Toli, 8 dec. 2008, weblibre)

3. Bride and Prejudice : le cinéma indien mondialisé

Le film Bride and Prejudice est un film indien/américain/anglais distribué via les circuits de distribution de Hollywood en 2004. Il est tourné essentiellement en anglais avec des scènes en penjabi et en hindi. Le scénario est de Paul Mayeda Berges, scénariste et réalisateur américain d’origine japonaise, formé en Californie et Gurinder Chadha , son épouse, d’origine indienne vivant en Grande-Bretagne dont les films précédents se passent dans la communauté indienne vivant en Angleterre. On connait Bent it like Beckham en 2002.

Ce film représente une sorte de compromis culturel que l’on peut lire comme une récupération par l’industrie hollywoodienne de l’imagination et de l’exubérance des films “Bollywood”, comme la construction d’un produit correspondant à la mondialisation du marché des films ou bien encore comme le produit d’une métissage des goûts et des références créateur de nouvelles formes d’identité.

L’originalité du scènario est qu’il copie au détail près le roman de Jane Austen Pride and Prejudice dont il transpose l’intrigue dans la société mondialisée d’aujourd’hui. le roman de Jane Austen est l’un des texte fondateur de la littérature anglaise contemporaine. l’histoire se passe dans la société anglaise du début du XIXe siècle. Une jeune fille d’origine relativement modeste, fille d’un pasteur d’un village de la campagne anglaise, et un richissime lord habitué des salons de la haute société londonienne tombent amoureux l’un de l’autre sans vouloir se l’avouer. Leur différence de milieu et de richesse semble un obstacle infranchissable et les malentendus se succèdent jusqu'à la « happy end ». L’intrigue du film met face à face deux éléments diamétralement opposés de la société indienne contemporaine : la famille d’un modeste fonctionnaire du sud de l’Inde, et une richissime famille immigrée en Californie. le personnage de la mère de famille désireuse jusqu’à l’absurde de marier ses filles est présent dans le roman comme dans le film, ainsi que tous les personnages secondaires : par exemple la jeune sœur qui s’amourache de la mauvaise personne, fugue et se trouve en grand danger.

Sur le plan formel, le film reprend les principaux codes de Bollywood en les adaptant cependant aux normes hollywoodiennes et donc au goût européen. Les chansons d’amour sont moins nombreuses, moins longues, la gestuelle moins marquée. Les changements de costume au cours d’une même chanson ou d’une même scène sont limités. Demeurent les chorégraphies de masse (la séquence du mariage) où les danses miment les rapprochements et séparation des amoureux, les costumes somptueux, les chansons, la trame sentimentale, et, en arrière plan, une réflexion sur la coexistence de la tradition et de la modernité, de la liberté individuelle et de la famille. On notera que l’insertion de la problématique de l’émigration donne une actualité et une portée universelle à ces questions.

http://www.youtube.com/watch?v=CHEO-ZxiIdg&eurl=http://intothescreen.blogspot.com/2008/11/bride-and-prejudice.html

Ces quelques films ne résument pas la diversité foisonnante du cinéma indien mais ils permettent d’illustrer la complexité des points de vue possibles sur le rapport entre cinéma et cultures nationales.

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André Z. Labarrère, Atlas du cinéma… , p. 373

Lien pour La complainte du sentier : http://www.wat.tv/video/pather-panchali-grfl_sqet_.html

et pour La Famille indienne : http://video.google.fr/videosearch?q=la+famille+indienne&hl=fr&emb=0&aq=-1&oq_

Filmographie (sélective) de Satyajit Ray : Pather Panchali (55), Aparajito (57), Le salon de musique (58), Le Monde d’Apu (59), La Déesse (60), Trois filles (61), La Grande ville (63), Charulata (64), Le Lâche (65), Des jours et des nuits dans la forêt (70), L’Adversaire (70), Les Joueurs d’échecs (77), Le Dieu éléphant (78), Le Royaume des diamants (80), Délivrance (81), La Maison et le Monde (84), Un Ennemi du peuple (89), Les Branches de l’arbre (90), Le Visiteur (91).

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- Jean Loup Passek, Le cinéma indien, ed. L’Equerre







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