mardi 11 novembre 2008

CONFERENCE UNIVERSITE LAVAL à QUEBEC

La Tour de lumière Ryoji Ikeda Photo Boris Horvath
Lundi 17 novembre 2008 Séminaire du professeur Philippe Dubé.- Notes de cours « La Nuit blanche à Paris : le patrimoine saisi par l’art contemporain ? » La Nuit blanche créée il y a six ans par le nouveau maire de Paris offre chaque automne aux habitants de Paris et de nombreuses villes dans le monde l’occasion de découvrir pendant une nuit entière des œuvres d’art contemporain présentés dans plusieurs lieux de la cité, à la fois dans des lieux publics, des lieux privés et dans les rues, squares et places. La « Nuit » assure en effet trois fonctions : donner à voir des œuvres d’art contemporain au grand public, renouveler le regard sur la ville en l’humanisant, et créer du lien social. Mais chaque édition est l’occasion pour ses responsables de procéder à un certain nombre de choix artistiques, organisationnels et politiques. Nous allons passer en revue certains choix faits à Paris et Versailles pour l’édition 2008 de la Nuit blanche Les problèmes rencontrés vont nous éclairer sur les conditions de la coexistence entre l’art contemporain et le patrimoine, en particulier le patrimoine urbain. Questions sur l’art L’analyse des différentes éditions de l’événement permet de poser plusieurs types de questions. En premier lieu des questions sur l’art. Les organisateurs doivent opérer des choix dans la façon dont ils donnent à voir l’art contemporain. Doivent-ils choisir de jeunes artistes ou des artistes confirmés ? Inviter avec des fonds limités beaucoup d’artistes ou peu ? Privilégier des œuvres ludiques, « faciles » et attirer le grand public ou défendre des œuvres difficiles au risque de connaître un certain « échec » dans les médias ? Faut-il privilégier des artistes célèbres (le prestige rejaillit sur la ville) ou les faire découvrir ? On remarquera que ce sont des questions qui se posent à d’autres responsables dans le domaine des arts plastiques. Questions sur la ville La Nuit blanche permet aussi de poser des questions… sur la ville. C’est en effet l’occasion d’exercer une action dans la ville. Laquelle ? Faut-il choisir des quartiers célèbres ou des lieux excentrés et pauvres ? Faut-il privilégier les lieux historiques du pouvoir ou des lieux ordinaires ? Et d’ailleurs qu’est-ce qu’un lieu ordinaire dans une ville contemporaine : des friches industrielles, un édifice comme la BNF (architecture savante), de l’habitat social, des espaces verts, des rues, le fleuve ? Entre ces lieux faut-il créer des cheminements ? Des pôles d’attraction ? Questions sur la société En troisième lieu la Nuit blanche est l’occasion de poser des questions sur la société. On peut en effet choisir de privilégier un mode festif … au risque de noyer l’art dans la fête ; ou alors se cantonner à un mode savant qui respecte l’art … au risque de perdre le public. On peut aussi décider de donner la priorité au être ensemble » ( gros rassemblements, « grosses jauges ») ou choisir les cheminements dans la ville qui correspondent à la pratique des groupes d’amis ou des familles. Questions d’organisation Enfin cet événement pose des questions … d’organisation. Peut-on éviter les queues ? Assurer la sécurité ? Faut-il mettre en place des moyens pour expliquer les œuvres ou les donner à voir telles quelles ? Plus généralement les autorités municipales peuvent se voir contestée sur le fait qu’elles allouent un budget énorme pour des représentations trop éphémères ? Pour satisfaire le grand public un concert est toujours le bienvenu mais est-ce encore de l’art contemporain ? Il n’est pas particulièrement facile d’apporter des réponses à toutes ces interrogations. Sept œuvres présentées à Paris permettent d’affiner la réflexion. Chaque année sont désignés, de façon nouvelle, une société chargée de l’organisation matérielle et des responsables artistiques.
Cette année deux commissaires ont été choisis avec des profils complémentaires, mais tous deux intéressés plus par l’art que par la ville. Le commissaire n° 1 (2008) est Hervé Chandès, responsable de la fondation Cartier pour l’Art contemporain. Il a assuré à ce jour de nombreuses expositions dont celles de Raymond Depardon, Takashi Murakami, William Eggleston, Marc Newson, David Lynch et Patti Smith. Le commissaire n° 2 est Ronald Chammah distributeur et restaurateur de films, spécialisé dans le cinéma italien des années 1950-60 et le cinéma indépendant américain des années 1960-70. Il est également réalisateur et producteur de films. Familier de la scène artistique contemporaine, il a conçu l’exposition " Isabelle Huppert, la femme aux portraits" présentée au PS1 MoMA de New-York et au Couvent des Cordeliers à Paris. Il est co-commissaire de l’exposition Patti Smith qui vient d’être présentée à la Fondation Cartier pour l’art contemporain.
Ces commissaires ont décidé de faire de 2008 : une édition « ramassée ».
Le nombre de lieux a été limité. Certains sont des monuments du patrimoine (Tour Saint Jacques). D’autres sont au contraire des lieux difficiles à assumer (Tour Montparnasse). Les gares appartiennent aux deux catégories.
La Nuit blanche utilise donc le cadre ancien d’une ville historique pour présenter des performances et des œuvres d’art contemporain. On va se demander dans les pages ci-dessous ce que cela « fait » à la ville, à la société, à l’art et au patrimoine, à travers sept lieux, sept façons d’aborder la question.
1° les Batignolles : quel lien avec l’art contemporain ?

Prenons l’exemple de la « Nuit de la parole » aux Batignolles. C’est un événement associé à la Nuit blanche qui ne fait pas partie de la programmation principale. Chaque année un nombre important d’évènements de ce type existent. A l’Eglise réformée des Batignolles- a lieu « La Nuit de la Parole ». Chaque année depuis 2003, l’église réformée des Batignolles propose, en dehors du cadre du culte, une série de neuf prédications faites par des pasteurs protestants entrecoupées d’intermèdes musicaux et de pauses buffet. L’événement offre une réflexion festive sur l’analyse, le commentaire et l’exégèse d’un texte biblique. Il bénéficie du soutien de la radio Fréquence Protestante et du journal Réforme qui offrent un (modeste) relais médiatique. On peut se demander cependant quelle est alors la place de l’art contemporain dans ce genre d’événement. N’est-ce pas une proposition qui conviendrait plus à la « Nuit du patrimoine » ?

2° Les tours : instrumentaliser l’art ?

La Nuit blanche cette année posait par ailleurs une question spécifique d’urbanisme: la question des tours à Paris. Il existe un règlement interdisant des tours de grande hauteur. Architectes et amateurs d’art veulent convaincre le public de la nécessité de laisser s’exprimer la créativité des architectes dans la capitale; d’où le thème de la tour dans la ville
Les organisateurs de la Nuit blanche ont ainsi décidé d’utiliser la Tour Saint Jacques ancien point de départ du pèlerinage vers Compostelle qui vient d’être débarrassé après sept ans de restauration de ses échafaudages. Des projections vidéo de l'artiste chinois Gu Dexin ont illuminé les gargouilles et chimères des quatre faces de ce chef d'œuvre du gothique flamboyant qui culmine à 62 mètres. Toute autre est la Tour Montparnasse (ici en 2005). (Ill.La Tour de lumière due au Japonais Ryoji Ikeda Photo Boris Horvath). Les Parisiens n’aiment pas cette tour qui, par ailleurs, est pleine d’amiante et pose un problème de santé publique potentiel gravissime. On a installé à côté d’elle une œuvre complexe qui comprend des faisceaux de lumière dirigés vers le ciel disposés en damier au sol et des ondes sonores à propagation horizontale. Le déplacement des visiteurs modifiait l’ensemble et tout pouvait être vu depuis Saint-Germain des Prés. L’enjeu politique de ce travail sur les tours est explicite. On pouvait lire dans la presse « [les Parisiens] ont aussi pu réfléchir devant la tour Montparnasse (XIVe) illuminée par le Japonais Ryoji Ikeda au débat actuel sur les immeubles de grande hauteur ». L’article continuait sur une citation de Christophe Girard (adjoint au maire) : "On a mal construit dans les années 70 et au mauvais endroit. Tentons de bien construire au bon endroit pour les années à venir"»
3° Les gares : à la recherche du public populaire.
Le choix des gares illustre d’autres types d’enjeux urbains. A Paris les gares sont à la fois des monuments historiques et des centres commerciaux en devenir. Il faut aussi considérer que le désir du maire de convertir Parisiens et banlieusards aux bienfaits des transports en commun. Enfin on pense trouver dans les gares le public populaire qui manque à l’art contemporain. Ce sont des lieux " où il y a une mixité totale du public" (Hervé Chandès, directeur artistique). Le travail effectué sur la façade de l’hôtel Holiday Inn Paris Gare de l’Est, animée par Pascal Sorlin (Ill. crédit photo Basile Vaillant), semble s’inscrire dans cette perspective de démocratisation de l’art. La présentation de la gare du Nord a été réalisée avec la participation de quarante élèves du collège de la Grange aux Belles. Un film montrant les adolescents chantant et chuchotant est projeté à l’échelle monumentale de la façade principale de la Gare. Toujours en extérieur, une création sonore envahit le parvis de murmures d’enfants et autres sons issus de l’imaginaire de l’artiste. En collaboration avec Constance DeJong et Tony Conrad, Tony Oursler utilise également les canaux d’annonces de la gare pour créer un véritable « opéra industriel » avec des sifflements de trains enregistrés ou actionnés en direct. Ill. Tony Oursler, gare du Nord.
Gare de Lyon c’est le thème du métissage culturel et du respect du à toutes les cultures qui est illustré. La presse écrit : « Gare de Lyon (XIIe), sous le clocher illuminé, la foule se pressait derrière les barrières dressées sur le parvis pour essayer de voir le tournage du film chanté et dansé de l'Indien Shaad Ali, à la mode Bollywood. Les danseuses de Bombay, en costume traditionnel, avaient auparavant répété en parka la chorégraphie complexe de ces scènes, tandis que le flot habituel des voyageurs s'écoulait. Du personnel supplémentaire et volontaire la SNCF avait été mobilisé pour la circonstance. »
Revisiter les églises
Les églises du centre ville, lieux plus familiers aux touristes, mais en réalité assez abandonnés par la ville ont aussi été mobilisés : « Les Parisiens, franciliens et touristes ont aussi pu regarder, dans l'église Saint-Eustache dans le quartier des Halles (IIe), l'étrange film du Vénézuélien Javier Tellez sur des aveugles décrivant leurs sensations en caressant un éléphant. »
Pénétrer en des lieux interdits.
A la Préfecture de police jouait l’effet de dévoilement qui l’une des clefs du succès des Nuits blanches comme des Nuits du Patrimoine. Pour la première fois, en effet, la préfecture de police ouvrait ses portes au public, accueillant une oeuvre dans ses murs. On y voyait "Sentinelles de sel" de Jean-Pierre Formica
Distinction

Il faut classer la prestation de Patti Smith à Saint-Germain-des-Prés sous une autre rubrique qu’on pourrait appeler « l’effet mondain ». Artiste connue, exposant au même moment à Paris, présence du maire, de l’organisateur, lieu clos … la Nuit blanche rejoue ici ce qui se passe à l’opéra ou au théâtre lorsque la réputation de l’artiste rencontre l’excellence mondaine du public pour « faire événement ». La presse décrit ainsi l’évènement : « Autre temps fort, guitare à la main, la chanteuse rock américaine Patti Smith a vite réchauffé les spectateurs de son improvisation musicale dans l'église Saint-Germain des Prés (VIe).[…] « La file d'attente s'allongeait devant l'église pour écouter les chansons de l'artiste, poète, peintre et photographe, entourée de sa fille Jesse au piano et de son fils Jackson. Cette "rencontre du païen et du religieux", selon l'adjoint à la Culture Christophe Girard, a séduit les spectateurs, parmi lesquels le maire Bertrand Delanoë. »
Opposition signifiante et temps de la nuit
L’œuvre présentée à la Comédie française illustre une autre dimension chère aux différentes éditions des Nuits blanches : l’opposition signifiante, qui ici associe Comédie française et Kung Fu. Devant la façade de la Comédie française (Ier), une scène de théâtre en bambou accueillera une troupe d'opéra de Canton et un montage du cinéaste de Hong Kong Johnnie To sera projeté. « Johnnie To invite à plonger aux sources du cinéma d’action hongkongais, où kung-fu, sauts aériens et échanges de coups de feu se succèdent en une incroyable chorégraphie défiant les lois de la physique. Installée devant la façade de la Comédie Française la scène d’un théâtre de bambou, où évolue une troupe d’opéra de Canton (musiciens et chanteurs), rend hommage aux origines traditionnelles de ce genre ». « Des deux côtés de la scène, annonce la presse, est projeté un montage original de Johnnie To composé d’extraits de films classiques de Samouraï japonais, mis en regard avec certains westerns hollywoodiens. L’œuvre est présentée avec le soutien du Hong Kong Economic and Trade Office, de l’hôtel Mama Shelter et de la SGGL / INEO MS. Le programme illustre une autre dimension intéressante de la Nuit blanche : l’occupation du temps de la nuit, temps où ordinairement les habitants sont « absents » de la ville. 23h - La légende de la Carpe d'or- 0h - Démonstration d'arts martiaux -1h - La légende de la Carpe d'or- 2h - Démonstration d'arts martiaux- 3h - La légende de la Carpe d'or- 4h - Démonstration d'arts martiaux- 5h - Démonstration d'arts martiaux (Ill. Johny To devant la Comédie française).
VERSAILLES
saisi par Jeff Koons
Depuis sa création en 2002, "Nuit blanche" a fait des émules partout dans le monde (de Riga à Madrid, en passant par Bucarest, Toronto, Santa Monica, Chicago ou Gaza) et l'an prochain Tokyo. Cette année, Metz rejoint le club. Depuis trois ans existait à versailles une « Nuit blanche » proposant des œuvres à la fois dans la ville, le château et ses jardins. En 2008 la Nuit blanche consiste, en 2008 en l’ouverture au public, gratuitement et de nuit, de l’exposition, Jeff Koons qui présente depuis plusieurs semaines une quinzaine de ses oeuvres "pop" à l'intérieur même du château.(Ill. « Rabbitt » 1986 dans le salon de l’Abondance- « Homard 2003 » dans le salon de Mars).
Ce choix n’est pas sans inconvénients. D’une part la Nuit blanche qui animait la ville a disparu faute de moyens, le budget entier ayant été attribué à l’exposition dans le château. En revanche le soir de la Nuit blanche l’exposition Jeff Koons et le château étaient accessibles gratuitement. La foule n’était pas énorme l’information ayant été nulle.
Par ailleurs la juxtaposition des deux esthétiques peut être discutée. Je vous soumets ci-dessous le texte du critique d’art Jean Clair qui écrit :
«Jeff Koons n'est que le terme extrême d'une longue histoire de l'esthétique moderniste que j'aimerais appeler l'esthétique du décalé. Le mot «décalé» est apparu dans la langue il y a sept ou huit ans. Rien d'intéressant qui ne soit décalé […]Ça vient de loin en effet : «Beau comme la rencontre fortuite d'une machine à coudre et d'un parapluie sur une table de dissection. Duchamp : les moustaches mises à la Joconde. Mais Duchamp n'y voyait guère plus qu'une plaisanterie d'humoriste normand. Vinrent les surréalistes et leur sérieux de pions. Collages, mots en liberté, liaisons libres, écrits automatiques, apparentements choquants […]
Jeff Koons à Versailles, c'est Breton et Péret à qui le directeur de lieux remettrait l'ordre national du Mérite pour mise à niveau du patrimoine ancien.

« Le monde à l'envers donc. L'âne qui charge son maître de son fardeau et qui le bat, le professeur traduit en justice pour avoir giflé l'élève qui l'insultait, le bœuf découpant son boucher au couteau, les objets de Koons déclarés «baroques» appendus dans les galeries royales. Fin d'un monde. Fête des fous et des folles, comme à l'automne du Moyen Âge. »

« Tout cela, sous le vernis festif, a un petit côté, comme à peu près tout désormais en France, frivole et funèbre, dérisoire et sarcastique, mortifiant. Sous le kitsch des petits cochons roses, la morsure de la mort. Sous la praline, le poison. »
« L'objet d'art, quand il est l'objet d'une telle manipulation financière et brille d'un or plaqué dans les salons du Roi-Soleil, a plus que jamais partie liée avec les fonctions inférieures, et les valeurs symboliques qu'on leur prête. Les glaces et les portraits d'apparat de Versailles n'avaient pour fin que de célébrer le culte exclusif d'un roi. L'image de culte est faite de l'or d'une société. Mais contre son or, la société contemporaine ne peut plus rien échanger de vital et, si elle adore une image, comme les objets kitsch de Jeff Koons, c'est pour pouvoir danser devant elle. L'or de bon aloi se change alors en ce qu'on sait de malodorant. »

La Nuit blanche, un évènement anodin ? Pas du tout !

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