lundi 1 septembre 2008

"Partition, métronome et tenue de scène : des technologies du nous "


Notes pour une intervention au colloque de médiologie de la Fondation des Treilles «Le nouage du nous»
Le choeur est une façon de nouer le nous. Nul ne l’ignore en France depuis le succès du film Les choristes mais sociologues, historiens et anthropologues s’en étaient avisés bien avant, qu’ils se soient penchés sur les chorales suisses et leur propension à produire de l’identité alpestre, propre et réactionnaire, les chœurs gospel, tout occupés à fabriquer de la fierté noire, ou les chœurs de l’armée rouge, mise au carré des hommes, de la musique et des esprits. Ce n’est pas, cependant, le rapport du chœur à la société qui l’entoure qui va retenir l’attention dans l’immédiat mais quelques-unes des technologies que le chœur met en œuvre, au premier rang desquelles la partition. En effet nous nous intéresserons, en médiologues conséquents, d’une part à la mise en œuvre d’une technologie, celle de la partition, d’autre part à l’institution, et à la façon dont les rouages de son fonctionnement produisent du nous, et enfin, à la question particulière du symbolique dans ces chœurs au répertoire explicitement religieux.

Le chœur comme la chorale fabriquent du collectif, mais pas n’importe lequel. Et pas n’importe comment. Le « nous » du chœur est un « nous » recomposé, selon des règles bien précises que la partition explicite. La pratique du choeur prend un magma d’individu – qui sont en fait bien plus socialement déterminés qu’ils ne le croient mais c’est une autre affaire – et, au terme d’un travail musical de répétition individuel et collectif, recompose le groupe selon de nouvelles hiérarchies. Il ne s’agit pas là de la fusion égalitaire en un corps unique, comme peut le laisser penser, ou sentir, l’effusion du concert et l’idéologie de la chorale, mais d’une recomposition sous la contrainte où la hiérarchie des compétences recoupe la stratification sociale des pratiques musicales. La partition, objet médiologique, est au cœur de ce travail de décomposition/ recomposition. Elle assigne à chaque chanteur une place et une tâche précises. C’est dans la mise en œuvre de la partition que se fabrique le passage du « je » au « nous ». Etude de cas.
Prenons deux chœurs, l’un à Montréal, l’autre à Versailles. Homogénéité suffisante du recrutement : des dames (beaucoup) et des messieurs (peu) appartenant à la moyenne bourgeoisie catholique ou protestante, catholique et protestante, plus quelques agnostiques de bonne composition et des ténors indifférents au fait religieux. Le répertoire est dans les deux cas analogue : du Vivaldi, du Bach, du Mendelssohn, et tous ces musiciens qui ont alimenté les grandes cérémonies chrétiennes en airs de circonstance au cours des trois siècles passés, produisant en série des airs calibrés pour que des exécutants plus ou moins habiles puissent s’en sortir sans faire honte au commanditaire, évêque, prince, ou supérieur de couvent. Comment ces partitions transmises par la tradition d’une culture musicale occidentale produisent-elles aujourd’hui du nous à l’ombre des temps protestants français et des églises québécoises ?

Du moi au nous dans la partition
Le chœur est un « nous » clairement ordonné à la personne du chef de chœur. Ce dernier est le seul qui travaille sur la partition complète. Sur cette dernière, toutes les voix sont matérialisées, chacune par sa portée ; plus bas sur la page se trouve, le cas échéant, la partition de l’orchestre qui permet au chef de chœur d’assurer la concordance entre la partie orchestrale et la partie chantée.
Revenons à la partition. C’est elle qui matérialise les diverses parties du chœur mais c’est dans sa mise en œuvre que se joue le passage du « je » au « nous ». Début d’année : le chœur, considéré ici comme institution – en général, en France, une association dite « Loi de 1901 »- , distribue les partitions pour l’année. Chaque participant a payé sa cotisation dont une part importante est consacrée à l’achat de ces dernières. Chacun, selon le pupitre auquel il appartient, reçoit un document, vite marqué à son nom – au crayon « gris » -. Le choriste en effet n’a que l’usufruit de cet objet de papier, dont la forme n’est pas sans importance. Manuscrite ? Gravée ? Lithographie ? Imprimée ? Photocopiée ? Copiée sur Internet ? Derrière chaque possibilité, il y a , d’abord, une question d’argent.
Ecartons d’emblée les photocopies. Elles sont proscrites, en théorie et en pratique, car elles ne respectent pas les droits de l’auteur. Quel auteur ? On comprend que les auteurs contemporains de musique chorale défendent leurs intérêts. Mais on ne chante pas seulement des auteurs contemporains. Les héritiers de Bach et même de Mendelssohn doivent avoir passé l’arme à gauche depuis longtemps déjà. Ravel avait, paraît-il, des héritiers tardifs, qui des années plus tard recevaient les royalties du Boléro, mais nous ne chantons pas le Boléro, à Dieu ne plaise. Et il n’y a pas de droit d’auteur sur les parole de l’Ave Maria, que je sache…(le texte est du XIIIe siècle et d’un auteur inconnu quoique peut-être franciscain).
C’est donc une question d’éditeur. Toute peine, dit-on, mérite salaire et éditer de la musique vocale demande un savoir faire. La brillante technologie des caractères mobiles adaptée au texte par Gutenberg n’a pas résolu la question des portées et des notes. C’est pourquoi on a longtemps copié à la main la musique alors même que l’on imprimait mécaniquement les textes. Et c’est pourquoi, aujourd’hui, la tentation de la photocopie est si forte. Cependant les chorales, catholiques aussi bien que protestantes, sont dotées, par définition, d’une haute moralité ; les autres aussi d’ailleurs. Donc pas de photocopie, sauf à la marge, pour dépanner un choriste oublieux, intégrer une nouvelle venue, compléter l’équipement d’un pupitre à la démographie surprenante.
Respectueuse de la loi, la chorale achètera en quantité réglée ses partitions chez les éditeurs de la place. Il y a des noms traditionnels en France, Durand par exemple. Les productions des éditeurs allemands se reconnaissent à leur couverture bleue, et aux noms bizarres qu’ils donnent aux clefs. Lorsque le marché est étroit, on guigne d’emblée un public européen. Haendel ou Haydn se voient dotés de paroles en anglais, en allemand, en latin. Le pauvre choriste a alors bien du mal à s’y retrouver dans ce trop plein de mots empilés les unes sous les autres. Force alors est de personnaliser sa partition. On surlignera au stabilo jaune ou orange la langue choisie par le chef cette saison là…
Ecrire sur « sa » partition est en effet permis. Et si l’usage du crayon « de papier » souligne que l’objet est à usage collectif, le coup de stabilo ravageur affirme au contraire une prise de possession presque violente et étonnante dans ces milieux feutrés. Il est vrai que depuis que l’offset a remplacé la copie manuscrite – qui fit vivre Rousseau – et la gravure sur cuivre – qui demandait des mécènes aujourd’hui disparus-, la partition n’est plus qu’un cahier de papier au prix modéré : toute la collection d’un choriste amateur, vingt ans de chant, vaut, neuve, quelques centaines d’euros à peine. Mais la cérémonie de la distribution des partitions, a, en début d’année, valeur d’acceptation dans le groupe. Et l’ancienneté de la collection de chaque choriste signale sa fidélité au groupe et sa capacité à aider le « nouveau ».

Mozart à l’écran
Dans ce monde de papier bien réglé l’informatique a récemment débarqué. Dans les chorales comme dans les banques la désintermédiation frappe. La révolution, ici, s’appelle Mozart. C’est un logiciel et il est magique. Premier stade : procurez-vous le logiciel et introduisez-le dans l’ordinateur. Ensuite saisissez-vous d’une bonne vieille partition imprimée par exemple en offset et copiez-la sur votre écran. Pas d’un coup de scanner, ce serait trop facile. Non, au clavier d’ordinateur. Impossible direz-vous, mon clavier n’a que des lettres, et s’il est Qwerty, même pas d’accents. Objection rejetée : pour produire de vraies notes, posées sur de vraies portées, imprimables sur un vrai papier, il suffit d’un peu d’entraînement – beaucoup en fait. Le A c’est le do, le F le sol, et pour la barre de mesure tapez alt plus J … Plus facile à dire qu’à faire. En fait, ce programme est plus exigeant qu’un pédagogue hystérique. La moindre erreur de durée dans une mesure, et le programme se met à couiner pour exprimer sa désapprobation. Ensuite c’est l’enfer pour enlever cette demi-croche de trop. Enfin, de croche en croche et de barre de mesure en barre de mesure, on arrive au bout du morceau. Et on envoie bien vite le tout au chef de la cellule « copie » de la chorale, qui attend le devoir promis. Mozart, en effet, suscite la renaissance des ateliers de copistes. Un chef d’atelier auto-proclamé distribue à ses choristes volontaires le travail à la pièce : un tel copiera les partitions de ténor, l’autre les lignes des basses, la troisième les notes des altos et le chef d’atelier se chargera d’empiler le tout sur son écran.
Il ne s’agit pas en effet simplement d’éditer les partitions sur une imprimante : cela serait, on l’a vu, contraire à la morale et en outre peu productif, car la magie de Mozart est ailleurs. Il fait, en effet des merveilles sur le site internet du groupe ( il n’y a plus de chorale sans son site, nous y reviendrons). Vitrine du choeur, lieu de sociabilité virtuelle, lieu d’organisation des réunions les plus concrètes (goûters, dîners, apéritifs et autres) comme les plus spirituelles, le site internet est d’abord un lieu de travail pour les musiciens amateurs. Et pour cela Mozart est magique car,une fois postées sur le site internet du chœur, les partitions deviennent le support des apprentissages les plus fous. Il est possible, en effet, d’entendre les notes en même temps qu’on les lit à l’écran: au fur et à mesure que le petit curseur avance, un son électronique énervant mais parfaitement juste (énervant parce que juste ?) se produit, entraînant le choriste dans un karaoké solitaire et frustrant. L’approximation est désormais interdite, la faute prohibée puisque à chaque écueil, il n’y rien de plus simple que de ramener le curseur en arrière, et de recommencer. Infatigable l’ordinateur reprend : si bémol ! fa ! la ! si naturel ! naturel !!! On reprend … Et qui ahane sur Mozart, s’usant les doigts sur le clavier d’ordinateur jusqu’à ce que les double-croches (alt-plus-F3-d) viennent sans peine ? Des pasteurs protestants hors d’âge, qui proposent le programme, dans l’arrière boutique du centre œcuménique, à des dames à peine plus jeunes qu’eux.

Du bon usage des partitions
Il n’y a rien de plus totalitaire qu’une partition, croyez-en mon expérience. Celles qui se rapportent au chant choral – mais, je le soupçonne, les autres aussi-, sont faites pour être travaillée, dans une alternance rigoureuse d’effort solitaire et de « rendu » collectif. Première étape : le choriste quitte la répétition avec une partition dont il aura soigneusement annoté les lignes – musiques et parole – qu’il lui revient de chanter. Dans un premier temps il lui faut ignorer les autres. Emergeant seule dans un océan de notes, « sa » partie scintille ; usuellement on la « surligne » en fluo, jaune, orange ou même bleu. Mais cette partie, il faut la répéter seul. Comment faire quand on n’a pas l’oreille absolue ?
Certains, qui ne connaissent pas le solfège, contournent la difficulté. Ils mémorisent les parties lors de la répétition et répètent de mémoire ou pas du tout. Il faut pas mal de talent pour que ça marche … Les plus enclins à user des techniques traditionnelles s’aident d’un piano. Mais encore faut-il en avoir un et, contrairement à tout ce que laissent entendre les gravures romantiques, il n’est pas facile de chanter assis tout en jouant. Et si par malheur on reproduit de travers une phase rythmique un peu complexe, c’est fichu. Comme la mule, le choriste mémorise une fois pour toute ce qu’il a de prime abord entendu et c’est la croix et la bannière pour lui faire changer de ton.
Les années 1970 avaient apporté des technologies révolutionnaires au choriste amateur, technologies qui ont perduré et qui, devenues désuètes, n’existent plus désormais que dans les chœurs anciens, composés de vieilles dames réfractaires au progrès. Dans le chœur pris ici en exemple, certains choristes enregistrent encore leur partie sur de vieilles cassettes audio et les écoutent sur des magnétophones hors d’âge, acquis dans leur jeunesse ou celle de leurs enfants. L’association doit donc maîtriser toute cette ligne technologique désuète (enregistrement, duplication de la cassette , écoute) et pourrait bientôt donner directement son matériel au Musée des Arts et Métiers. Ceux de la génération suivante – les 40-50 ans – utilisent pour leur part des CD, qui ont l’avantage de pouvoir être écoutés en voiture. Cette dernière est un merveilleux studio de répétition. Isolation phonique garantie, relâchement de la contrainte sociale, bon usage du temps perdu. Les zélateurs parisiens du velib ne savant pas pour quelles raisons véritables les automobilistes sont autant attachés à leur véhicule. C’est qu’il y chantent, pardi ! Mais pour le CD aussi la ligne de production menace de devenir obsolète. Il faut passer à Internet. Or nos choristes, rappelons-le, sont des amateurs que rien ne contraint aux sauts technologiques… Le souci de « faire groupe » est ici premier ; la technologie ne s’impose pas au groupe. Au contraire, ce dernier utilise et ordonne les technologies en fonction de ses priorités, au nombre desquelles le désir de n’exclure personne. On fera donc fonctionner, dans un même chœur, des technologies surannées et redondantes. Le matériel doublonne et les enregistrements se superposent sans que, n’en déplaise aux ingénieurs, la qualité du son ait quelque chose à voir là dedans ; c’est l’âge du capitaine qui compte !

Répéter, un plaisir solitaire
Si la partition matérialise l’œuvre collective, c’est la répétition, individuelle ou en commun, qui en actualise toutes les potentialités. On réalisera alors que le chœur est un formidable instrument de contrôle. Lors de ses répétitions solitaires, le choriste, en effet, ne livre en rien à un plaisir personnel. Il n’est pas question pour lui de chanter à tue-tête, de fredonner inlassablement le même passage, de déformer « pour rire » les paroles, toutes activités auxquelles nous nous sommes tous livrés un jour ou l’autre sans crainte de représailles. Le choriste, lui, est sous contrôle, même lorsqu’il est loin des yeux et des oreilles du chef de chœur. La fonction du travail solitaire qui prend place entre les répétitions est de lui faire « apprendre » la partition, c’est à dire, de l’amener à respecter rigoureusement toutes les indications qui y sont portées. Les données de base sont la hauteur des notes, le rythme. On y ajoutera les nuances d’expression – piano, forte, vivace… Un individu normal travaille d’abord les notes puis « met en place » les paroles.
Lors du travail individuel sur les partitions avant les répétitions, les morceaux travaillés imposent donc aux membres du chœur un registre, un mode d'expression, un type de performances qui canalisent son goût de la musique en l'obligeant à respecter des codes communs, même lorsqu'il est seul. Les logiciels d'aide téléchargeables sur le site du chœur, les CD de répétition manifestent le contrôle à distance du groupe sur le chant individuel. Ce sont les formes numériques du métronome. Internet étend désormais ses tentacules jusqu’au domicile du choriste pour l’obliger à suivre le rythme choisi par le chef de chœur et celui-là seul mais les CD de répétition font aussi bien l’affaire. Qu’on en juge. La chorale à laquelle j’appartiens livre à ses membres pour leur travail solitaire trois versions du même morceau enregistré à l’orgue portatif par la chef de chœur, pupitre par pupitre : une version lente sans battement de métronome, une version lente avec battement de métronome et une version rapide avec tous les pupitres… Les nuances ne sont pas indiquées : à chaque choriste de les reporter, en répétition, au crayon à papier sur sa partition et d’en tenir compte lors de son travail solitaire, s’il peut et s’il veut …

Le nous chantant
La mise au pas du choriste continue lors des répétitions collectives. Ces dernières suivent un rythme assez immuable. Il y a les chœurs « sérieux », qui marchent sur les platebandes des conservatoires de musique, qui ambitionnent de grandes choses et côtoient les professionnels. Ceux-là répètent deux fois par semaine ; mais les chœurs ordinaires répètent une fois par semaine, pendant trois heures coupées d’une pause. Ces soirées sont les seules occasions de vie sociale pour certains de leurs membres ; d’autres au contraire voient dans le chœur un aspect seulement d’une vie associative intense ; certains appartiennent à deux chœurs : un « engagé » par exemple, et l’autre « savant ». Les chœurs savants prêtent alors leurs membres aux chorales de quartier, de paroisse ou d’église pour renforcer les effectifs de ces dernières et améliorer leurs performances.
La question de la performance est en effet au chœur de l’éthique de la chorale. Faut-il faire chanter tous ceux qui veulent, au risque de la médiocrité, ou pire, ou réserver l’accès aux joies de Vivaldi aux seuls élus assez compétents pour en pas trébucher sur quatre dièses à la clef ? La question éthique, débattue très sérieusement dans les presbytères protestants, se double d’un embarras stratégique. Si le chef de chœur est trop exigeant, une partie des troupes va partir. Or on n’a jamais assez de basses et de ténors (et toujours trop de sopranos…). Ne pas décourager les ténors ! C’est une règle de base pour un chœur qui veut durer. Comme le ténor, même amateur, est réputé fantasque, séducteur et peu discipliné, un chef de chœur doit observer des règles de prudence élémentaires. En cas d’erreur, même grossière, si ça déraille sérieusement dans une vocalise ou que le rythme « n’y est pas », on ne désigne jamais le ou la coupable par son nom. Le chef de chœur se plaindra que « là bas au fond » ça n’aille pas mais alors vraiment pas du tout ! Il apostrophera les sopranos dans leur ensemble, qui n’ont pas travaillé, et ça s’entend ! Il déplacera trois dames au pupitre des altis : les intéressées comprendront pourquoi mais personne ne perdra la face… La répression est feutrée mais la discipline sans faille.
Faire chanter « ensemble » des dizaines de personne – le chœur du centre protestant de Versailles répète à 70 personnes en périodes de basses eaux ( par exemple un mercredi pluvieux d’hiver) - oblige le chef de chœur à contraindre un par un et méticuleusement ses chanteurs à chanter ce qu’il y a sur leur partition, et comme il l’a décidé. Travail exténuant. Pour commencer, on fait répéter les pupitres à part. Les ténors dans une salle, les basses dans l’autre, avec leurs chefs de pupitres. Normalement lorsque chaque groupe rentre, dans la salle principale, il maîtrise la hauteur des sons qu’il doit produire et le rythme ; reste à assembler le tout. Et là mystère, les pièces du puzzle ne s’emboîtent jamais les unes dans les autres. Pas du tout ! Bach est particulièrement empoisonnant : il y a toujours un moment où un pupitre prend de l’avance. Ca traîne les sopranos ! Et les basses vous êtes où ? Il faudrait vous écouter les uns les autres ! Là les altis vous démarrez quand les basses reprennent ! Pom ! Pom ! Et c’est à vous : Pom ! Pom ! Non !!!! On reprend. Et patiemment vingt messieurs d’âge mûr et une trentaine de dames reprennent Pom ! Pom ! Pom ! Pom ! Voilà qui soumet les egos à une salutaire discipline, même si certains egos rétifs sont plus lents que d’autres à saisir la nécessité d’une stricte soumission au « nous ».
Les rangs des pupitres ne sont pas en effet uniformes. Chez les sopranos du chœur qui nous intéresse, par exemple, il y a deux musiciennes de talent, anciens professeurs, qui chantent en solo à l’occasion. Evidemment, elles chantent juste et bien. On peut les jalouser ou au contraire en tirer honteusement parti en intriguant pour être placées à côté d’elles au concert. C’est l’assurance d’un confort absolu. Elles donneront les notes hautes sans coup férir, cavalcaderont dans les vocalises sans se tromper et garderont assez de souffle pour tenir les notes jusqu’à la fin. Bien abritées derrière leur compétence, leurs voisines cesseront de trembler à l’idée de démarrer à contre-temps ou de perdre le fil des reprises. Car le choriste tremble. Il passe son temps à craindre de mal faire, d’aller trop vite trop lentement, de chanter trop haut, trop bas, trop fort ou trop doux. Une répétition est une longue ascèse. Et le plaisir de s’entendre enfin chanter, tous ensemble, quelque chose « qui se tient » vient toujours trop tard, à la veille du concert, après des mois d’errements, de fautes corrigées et de reprises laborieuses.

Désir d’orchestre
Faire répéter un chœur, c’est donc lutter contre le désordre, maîtriser l’entropie et trouver les voies et les moyens d’imposer un ordre rigoureux. Le concert annuel de la chorale introduit de nouveaux paramètres, et de nouveaux dangers. Un organiste, s’il est maladroit ou mal intentionné, par exemple, peut mettre à bas, en trois minutes, six mois de travail. Beaucoup des morceaux du répertoire religieux évoqué en entrée nécessitent en effet la présence d’un organiste ou même d’un petit orchestre. Or, faute d’argent pour payer les musiciens professionnels et de temps ou encore de locaux ad hoc (une pièce assez grande pour accueillir soixante personnes et pourvue d’un orgue, par exemple, … ça s’appelle un temple et ça ne court pas les rues …). Le chœur et l’orgue, ou le chœur et l’orchestre, répètent ensemble pour la première fois la veille du concert voire quelques heures avant, le jour même.
C’est alors qu’on découvre que « l’orgue joue bien trop vite », ou que « le chœur traîne »… Tout est alors affaire de personnalité, et les bons musiciens ne sont pas ceux qu’on pense. Le brio, l’exactitude, la précision sont certes des qualités, mais il faut savoir les mettre au service des autres. Un organiste de bonne composition ne fera pas durer à plaisir ces notes hautes que les sopranos ne peuvent tenir qu’en chevrotant laidement. Un chef d’orchestre compréhensif ne lancera pas ses violons en cavalcade au risque de laisser le chœur à la traîne. À l’inverse, si tout se passe bien, le chœur d’amateurs, piqué au vif, déroulera ses vocalises au tempo, juste pour ne pas déshonorer son chef et faire plaisir à cet organiste si obligeant… Entre gens du même monde, on finit toujours par s’entendre ...
Mais c’est ainsi que se forgent des réputations de musiciens. Tel organiste est « raide », tel autre « mou », ou encore « lambin », ou même « pâteux » - ce sont les choristes qui l’affirment, pas les critiques musicaux. Au contraire tel autre musicien renommé tire des merveilles du tout petit orgue du temple, joue vivement, gaiement, « attend » le chœur dans les passages difficiles, l’entraîne dans les autres, masque les difficultés… Celui-là, on l’aime, on voudrait bien « l’avoir » encore, et on le fait savoir. Le voici intégré au groupe, cheville ouvrière d’un « nous » auquel il a donné une forme plus grande et plus belle.
Le travail musical du chœur a donc pour conséquence une stricte hiérarchisation de ses membres, assignés à des tâches précises en fonction d’un degré de compétence ou d’incompétence reconnu. Le « nous » ainsi forgé est tout sauf « mou ». Il est dur, organisé, structuré et cela semble l’une des dimensions de sa solidité. Dans ce type de chorale, certains membres ont vingt-cinq ans de présence. La mise au pas de leur pratique musicale les motive au lieu de les décourager. Mais un chœur c’est aussi une présence collective dans la cité …

Le chœur dans la cité
Chaque chorale afficher un "nous" collectif, celui des choristes, mais s’active aussi à renforcer d’autre « nous » aussi divers que des paroisses des associations de bienfaisance, des réseaux amicaux, des évènements culturels et politiques locaux. En chantant avec d’autres chœurs, en se produisant en même temps que des groupes musicaux, le chœur affiche un réseau de partenaires, les légitime et les renforce. Le degré d’implication dans la cité varie selon les chœurs. Certains sont tout entier tendus vers leur concert annuel, ne l’envisagent qu’en fonction de la qualité artistique de leur prestation et vivent en quelque sorte repliés sur eux-mêmes. D’autres s’inscrivent au cœur d’un système d’action et de relations. Considérons par exemple l’activité publique du chœur qui nous intéresse en 2008 : le concert « de Noël » à l’église de la ville voisine s’inscrivait dans un réseau d’action sociale et visait à renforcer, au sein de la paroisse catholique du lieu, son aile œcuménique quelque peu en péril. L’aubade donnée, toujours pour Noël, aux diaconesses, nos voisines, avait pour fonction de raffermir les liens avec la paroisse protestante de Versailles, de remercier le pasteur pour le prêt des locaux de répétition … et de faire plaisir aux vieilles religieuses, heureuses, elles aussi, de faire pénétrer le chœur qui les visitait dans leur nouvelle chapelle, illuminée pour la circonstance. Le voyage à Limoges s’inscrivait dans une tradition : chaque année le chœur va visiter un autre chœur protestant pour chanter avec lui. On se reçoit, on mange ensemble, et les talents spéciaux d’organisateur de certains membres sont magnifiés. Enfin le chœur a, comme chaque année, participé aux concerts du festival de Versailles, le Mois Molière, en chantant dans une église de la ville avec … l’orchestre d’harmonie du Vésinet. Et si le nouveau maire de Versailles qui a, contre toute attente, emporté l'élection en devançant ses rivaux, est le fondateur et organisateur du Mois Molière, ce n’est sans doute pas un hasard. Songez qu’en « offrant » l’église Saint-Elisabeth au chœur il lui offre un public. La chorale ayant 80 membres, cela fait au moins 60 familles honorées par le geste, qui, peut-être, sauront s’en souvenir au moment du vote. Multipliez cela par les 40 chorales de la ville et vous faites une élection.
On n’insistera pas ; le fonctionnement d’un chœur en ce domaine ne semble pas foncièrement différent de celui d’un groupement sportif ou d’une troupe théâtrale. Et la présentation abondante et redondante des évènements en question sur le site internet ne semble pas changer quoi que ce soit à la nature du lien ainsi tissé. La technologie nouvelle accélère la circulation des images et renforce la solidité de la transmission sans altérer sensiblement les fonctions sociales du chœur. Il s’agit d’afficher un petit « nous », construit - solidement on l’a vu – dans l’opération de production de la musique et de l’articuler à d’autres « nous » de nature et de taille diverses : le modeste « nous » de l’orchestre d’harmonie du Vésinet, le « nous » de taille moyenne mais aux ramification internationales du groupe d’action sociale de la paroisse catholique voisine, le «nous » politique du corps des électeurs de la ville de Versailles… On peut même considérer que l’inscription répétée du chœur dans ces activités collectives, emblématiques de la « société civile», produit une sorte de milieu, diversifié, hiérarchisé et sans cesse renouvelé, au sein duquel se construisent en permanence les différents « je » des choristes, amenés, par la pratique de la répétition et du concert à affirmer des choix, des solidarités, des exclusions aussi.

Mise en scène de soi et sacralité
Une autre dimension, plus spécifique sans doute à ces chœurs au répertoire religieux qui nous intéressent, est celle du rapport au religieux, de la mise en scène de soi et de la sacralité.
Considérons la mise en scène de soi. Une fois par an le chœur doit s’afficher dans la ville. C’est qu'il a un rang à tenir au milieu de ses semblables. Il y a un marché de la prestation musicale amateur dans la ville. On sait ainsi que le chœur du conservatoire est meilleur que tel chœur de femmes mais moins bon que la maîtrise baroque… (que les intéressés me pardonnent, c’est juste une image…). Chaque année les réputations se font et se défont, l’échelle des valeurs s’ajuste, les recrutements se méditent. La main invisible du marché devient tout à coup visible lors de la Journée des Associations. Ce jour là, chaque association doit présenter ses activités dans l’une des petites cabanes en bois dont la juxtaposition forme le grand marché aux activités sociales et culturelles que la municipalité installe sur la plus grande avenue de la ville, pour pousser vivement au tissage du lien social. C’est le moment pour chacune d’afficher ses valeurs et ses choix : sera-t-on exigeant sur le plan musical, et donc exclusif, ou au contraire bienveillant et englobant ?

La forme du concert
Le grand jour du concert est un autre moment de la présentation de soi. Le concert public est l’acmé de la vie musicale du chœur. Il polarise l’ensemble du travail et organise le calendrier. Il régit en premier lieu le choix des musiques. Trop faciles elles ne mobiliseront pas les choristes et nuiront à la réputation du chef de choeur. Trop difficiles, elles seront mal exécutées et obtiendront le même résultat. La plupart du temps, le chœur chante dans une église ou un temple. La disposition des lieux n’est pas anodine ; les chanteurs sont face au public. Installés dans le chœur ou juste sous la chaire ils occupent la place du célébrant ou celle du pasteur. En face d’eux les auditeurs sont assis sur les chaises des fidèles. Entre les deux, la distance qui fait la sacralité. On juche même la moitié du chœur sur de petits bancs qui permettent à la troupe de montrer tous les visages aux spectateurs, et au chef de chœur de tenir l’ensemble sous son contrôle. Le concert, je ne suis pas la première à le remarquer, a quelque chose de l’office religieux dans sa forme. Comme lui il suit un rituel précis, mobilise un temps donné, ne souffre pas l’interruption, demande des connaissances ésotériques ( ici « quand applaudir » remplace « à quel moment s’agenouiller »). Il incite aussi le fidèle à la méditation ou au vagabondage mental.

La forme du religieux
La forme du religieux pourtant n’est pas le religieux. Depuis le début de cette communication j’ai esquivé vous l’avez remarqué, le fait que les deux chœurs cités en introduction sont expressément dédiés à l’exécution d’un répertoire religieux. Quelle conséquence cela a-t-il ? Il existe une tendance, dans l’analyse médiologique, à parler de façon globale du religieux en le renvoyant d’emblée du côté de l’émotion, du « faire corps », de l’intensité irrationnelle et rassembleuse. Pourtant quelques années de fréquentation assidue de mes chœurs catholique québécois et protestant français ne m’ont donné en rien le sentiment de m’abîmer dans une exaltation irrationnelle, qu’elle soit musicale ou religieuse. En premier lieu il me semble qu’il faut savoir de quelle religion on parle. Le chœur du centre protestant de Versailles par exemple, est extrêmement scrupuleux sur la question de la liberté de conscience. On s’inquiète en permanence de savoir si les agnostiques y sont bien et si on ne leur impose pas par mégarde «trop » de religieux. Même attention sourcilleuse en ce qui concerne les sensibilités catholiques et réformées. Et comme il y a aujourd’hui autant de sensibilités que de catholiques en France la question demande du doigté.
C’est par exemple dans le choix des œuvres que se négocient ces tendres accommodements. Ce n’est jamais la musique qui pose un problème mais les paroles. En un an j’ai repéré quatre scandales évités et faits de censure avérés. Premier problème : un chant de Noël du XVIIIe siècle du pays vannetais, quelque peu janséniste, qui déplaisait aux âmes protestantes. Seconde difficulté, un psaume protestant cette fois, mis en musique par Mendelssohn, dont la troisième partie est un vibrant appel aux armes. « Dieu d’Israël, dit en substance le texte, écrabouille mes ennemis, démolis-les, fais-en de la chair à pâté, tue leurs enfants et recouvre leurs terres de sel». La chef de chœur a tranché : on ne chantera que les deux premières parties, ce n’est pas la peine d’affoler les populations sur les intentions réelles de l’Eglise réformée de France. L’Enfance du Christ de Berlioz a aussi suscité les foudres de protestants sourcilleux : on ne va quand même pas chanter « ça ». « Ca » c’est une surprenante adresse au Christ enfant « … et deviens père à ton tour ». Exit L’enfance du Christ, d’ailleurs « trop difficile » (ça tombait bien). D’autres ouvrages suscitent la grogne sans cependant être mis à l’index. Le prétexte est, en général, esthétique mais n’y a-t-il pas quelques réticences idéologique, lorsque par exemple, ces dames décident qu’elles « n’aiment pas » ce canon dont les paroles sont dues à Romain Rolland «Ecoutez, le temps viendra, les hommes un jour sauront la vérité … ». « Ca fait scout » se plaignent-elles. Eh oui ! Le pacifisme optimiste n’a plus bonne presse.

Un tout petit moment d’exaltation
Mais nous restons encore à la surface du sentiment religieux. La vraie question est la suivante : est-ce que chanter dans ces chœurs au répertoire explicitement chrétien suscite, à quelque moment, une façon de faire corps, de communier dans la musique qui serait d’essence religieuse ? Une façon qui ne serait pas sociologique de faire « nous » ? Il me semble que oui – et l’on remarquera que je suis passée ici du « nous » au « je ». Mais pas souvent… et pas longtemps… Je m’explique. Ces oratorios, ces messes, ces psaumes, ont été écrits pour susciter et soutenir l’émotion religieuse. Les choristes ne chantent pas n’importe quoi et ils le savent. Notre chef de chœur à Montréal, savait trouver dans le registre religieux les mots pour nous faire chanter « bien » les mots qui disaient le souffle de l’Esprit saint. La beauté même de la musique est faite pour émouvoir, transporter, séduire. Et ça marche. Lorsque, soudain, la magie, opère, que le chœur chante juste, bien, au bon tempo, que nous nous entendons les uns les autres, que nous prêtons l’oreille au sens des hymnes que nous chantons, l’instant peut-être «magique », comme on dit. Mais pour un pauvre chœur amateur c’est l’exception. La règle ce sont les longs mois de bataille avec la partition, les répétitions exténuantes, les sorties collectives conviviales à l’excès. Tout ça pour une toute petite minute d’exaltation dont on ne saura même pas si elle est d’ordre esthétique ou religieux !

J’en tirerais deux conséquences quant au nouage du « nous ». En premier lieu, dans le bref moment de l’exaltation esthétique ou religieuse que produit la parfaite exécution de l’œuvre, le «nous » me semble être, avant tout, l’instrument qui permet de construire les conditions pour qu’un « je » accède à ce moment « magique ». Ce n’est pas, ce me semble, le « nous » qui est saisi par la beauté de la musique ou par une émotion d’ordre religieux, mais chacun des petits «je» qui constituent le « nous » du chœur ou de la chorale. D’où la nécessité, pour le médiologue, d’être prudent, comme je le disais au début de ce texte, dans la manipulation d’images qui tiennent peut-être du lieu commun : celles de foules saisies ensemble d’une grande transe esthétique ou religieuse. Ces représentations ne me semblent pas, en tout cas, correspondre à ce qu’est la culture esthétique et religieuse de l’Europe du début du XXIe siècle.
Par ailleurs, le moment de l’exécution parfaite d’une musique qui rassemble est un moment rare dans la vie d’un chœur. Comptons : dans l’année d’un chœur d’amateur il y a 120 heures de répétition collective, et 9 heures de concert (trois concerts d’une heure) tout au plus. Certes, tous les moments n’ont pas la même intensité. Mais quand même ! La conclusion semble s’imposer. Ce qui fait « nous » dans un chœur d’amateur, c’est certes l’émotion esthétique et religieuse partagée des moments d’exception ; mais c’est aussi, et peut-être plus, le patient nouage du lien social, ainsi que la construction méthodique et collective d’une performance commune, à travers des technologies précises, matérialisées par la partition. Or, nous l’avons vu, le mode de production de cette œuvre commune n’est que peu transformé sur le fond par les technologies dites nouvelles. Le choix d’un chœur amateur est donc probablement un choix pertinent pour comprendre certaines dimensions du nouage du « nous » dans la mesure où l’analyse met en évidence des éléments qui font peut-être partie des invariants recherchés, du moins pour les « nous » qui se construisent » dans la production d’une oeuvre commune. On note ici la subordination temporaire mais claire du « je » au nous, la focalisation sur un chef, la maîtrise partagée de techniques dont la mise en œuvre produit du plaisir, l’existence de moments privilégiés où le groupe s’accomplit – ici, le concert -, la mise en œuvres de rituels (le costume de scène), qui règlent le fonctionnement et la présentation du groupe mais aussi l’existence d’un point de transcendance – qu’il soit d’ordre esthétique ou religieux.
On notera, à l’inverse, l’absence d’éléments qui sont importants dans la construction d’autres types de « nous », par exemple, le « nous » national, ou le « nous » politique. Ici pas d’ennemis. La guerre des chœurs, à Versailles comme à Montréal, existe sans doute mais se conduit à bas bruit. Pas de bouc émissaire non plus… en tout cas rien de tragique, même si quelques mises à mort symbolique s’exécutent parfois derrière les lambris des sacristies. Quant à la question de la frontière du groupe elle doit être, ce me semble, abordée de façon nuancée. Les chœurs dont on vient de parler ici là ont des frontières délibérément poreuses. Ils accueillent, en toute connaissance de cause et en raison de choix assumés, des éléments faibles, des chanteurs médiocres et des musiciennes de second rang qui nuiront, chacun le sait, aux performances du groupe. Ils le font pour des raisons clairement affichées : parce que leur désir et leur projet est de construire, au sein de la société, un « nous » solidaire, chaleureux, et englobant. Projet, proprement politique…
Les Treilles août 2008

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