lundi 15 septembre 2008

La Gloire, le mot et la chose - texte complet à paraître dans "Sociétés et représentations"

Le cuirassé La Gloire

Gloire … depuis deux mille ans au moins le terme oscille de la langue religieuse à la langue militaire, de l’hommage au Prince aux expressions triviales. « C’est pas la gloire » diront les supporters au lendemain d’un match perdu, tout en passant devant un monument rendant hommage « à nos glorieux soldats », tandis que les échos d’un Gloria chanté par des fidèles de moins en moins nombreux s’échapperont d’un portail d’église. Bref retour sur la carrière d’un vocable polysémique.

La gloire de Dieu
Entre le « Gloire à Dieu » des processions dominicales et l’hommage à nos glorieux soldats morts au champ d’honneur, il faut sans doute rendre au premier l’honneur de l’antériorité. La gloire est en effet présente dans les livres les plus anciens de la bible où le mot désigne le « rayonnement d’une force divine ou royale qui … se traduit en actes
[1] ». Cette force divine se manifeste tantôt sous la forme de prodiges, tantôt sous celle d’une nuée lumineuse ou de théophanies. Ainsi dans l’épisode de la traversée du désert par les Hébreux, lorsque Moïse et Aaron annoncent aux Israélites affamés que le Seigneur a promis de les nourrir, le terme gloire qu’ils emploient fait référence à la fois à une puissance et à une apparition visible : « … le matin vous verrez la gloire du seigneur », promettent-ils[2]. Et plus loin : « Et comme Aaron parlait à toute la communauté des fils d’Israël, ils se tournèrent vers le désert : alors la gloire du Seigneur apparut dans la nuée »[3]. De même la bible en français dite bible de Sacy[4] désigne-t-elle par le mot de gloire la manifestation lumineuse de la puissance divine qui apparaît à Ezechiel : « Je vis paraître en ce même lieu la gloire du Dieu d’Israël selon la vision que j’avais eue dans le champ ».

Dans les textes du Nouveau Testament le mot, outre son sens classique, signifie la présence invisible du Christ qui, même après sa mise à mort, peut exercer sa puissance sur la terre et dont les croyants sont appelés à partager la gloire. Ainsi Matthieu met-il dans la bouche du Christ ces paroles : « … alors toutes les tribus de la terre se frapperont la poitrine ; et elles verront le fils de l’homme venir sur les nuées du ciel dans la plénitude de la puissance et la gloire
[5] » et ailleurs : « Lors du renouvellement de toutes choses, quand le fils de l’homme siègera sur son trône de gloire, vous qui m’avez suivi vous siégerez aussi sur douze trônes[6] pour juger les douze tribus d’Israel ». C’est là la gloire des élus, qu’évoque Bossuet, seize siècles plus tard : « Comme dans la gloire éternelle, les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu’ils ont fait pour les réparer et de l’éclat infini de la divine miséricorde ne paraissent plus[7] »

L’érudition biblique et la liturgie catholique vont assurer la transmission d’une notion qui occupe par ailleurs une place centrale dans les controverses religieuses. Si la Réforme affirme son désir de revenir à l’essentiel autour du motto « Sola Dei Gloria » , la devise des Jésuites s’énonce « Ad Majorem Dei Gloriam ». Les fidèles ordinaires sont, pour leur part, amenés à côtoyer quotidiennement la gloire à travers le rituel et la liturgie. Lors de la récitation de l’office divin, la doxologie
[8] « Gloire au Père, au Fils et au Saint Esprit …[9]», sans doute inspirée de grandes bénédictions juives, est employée pour conclure chaque psaume[10]. Diverses invocations à la gloire de Dieu s’intercalent durant la messe à des places variables selon le temps de l’année et les réformes liturgiques. Le Gloria , aujourd’hui chanté ou récité pendant la première partie de la messe[11], est une très vieille hymne dont on sait qu’elle faisait déjà partie de la prière du matin en Orient au IVe siècle. Elle commence ainsi « Gloire à Dieu au plus haut des cieux » et se termine par les mots « …dans la Gloire de Dieu le Père…. ». Le répertoire du chant religieux a évidemment magnifié cette prière. Les grandes Messes des compositeurs de l’époque moderne comportent toutes un Gloria. Au XXe siècle, le glissement du répertoire religieux dans le domaine culturel, ainsi que l’industrie du disque, ont donné à ces hymnes de gloire une pérennité qui survit à l’effacement de la pratique religieuse. Dans les bacs des disquaires, les Gloria des Messes de Bach, Vivaldi, Beethoven ou de Haydn vivent désormais leur vie propre et c’est sur les chaînes hi fi des salons des amateurs de musique que se répète en boucle la très ancienne hymne.

La gloire s’inscrit aussi dans l’architecture des cathédrales, abbatiales, églises et chapelles dont le goût du patrimoine sauvegarde aujourd’hui les décors. Elle se niche partout : dans le mobilier sacré, les tableaux, les fresques, la sculpture. Stendhal dans les Promenades dans Rome expliquait avec un rien de désinvolture : « On appelle gloire un amas de rayons dorés. Cet ornement qui environne l’hostie consacrée dans un ostensoir, est une gloire…
[12]». En peinture, la gloire peut apparaître sous forme d’allégorie. Ainsi un tableau conservé à Collonges-la-Rouge, intitulé L’innocence couronnée par la gloire met-il face à face l’Innocence (ou la Vertu), figurée sous les traits d’une femme blonde, et une figure casquée, portant un haut d’armure sur une tunique rouge et un tissu drapé vert. Occupant l’espace central de la toile, la Gloire tient dans la main gauche une lance et, de l’autre main, tend une couronne de laurier à l’Innocence. Tunique pourpre aussi pour la La véritable Gloire s’appuyant sur la Vertu peinte au plafond du Louvre par Gros. Sous son pinceau la Gloire prend la figure d’ « une belle femme aux ailes déployées vêtue d’une tunique rouge brodée d’or tenant de sa main droite une épée »[13]

En peinture, le terme désigne encore, le cercle de lumière qui, dit le Littré, « se met autour de la tête des saints ou des personnes illustres par leurs vertus ». Le même mot désigne « la représentation du ciel ouvert avec les personnages divins, les anges etc. »
[14]. Diderot dans le Salon de 1767 dit de l’un des personnage du tableau qu’il a « … le visage tranquille et tourné vers une gloire qui éclaire l’angle supérieur gauche de la toile ». En sculpture, la gloire sera « un assemblage de rayons divergents au centre desquels apparaît un triangle, symbole de la trinité ». Mais les modes passent et les gloires se perdent. Si les Christs en gloire des portails des églises romanes font l’orgueil des monuments aujourd’hui livrés au tourisme, les « poutres de gloire » qui faisaient la fierté des églises bretonnes du XVIIe siècle sont devenues rares, emportées par le flot de la modernité liturgique.

La sensibilité chrétienne de la seconde moitié du XXe siècle fait en effet mauvais ménage avec la gloire d’un Dieu qu’elle préfère imaginer aimant plutôt que glorieux. En 1928 Paul Harel peut publier des Poemes à la gloire du Christ,
[15],… et l’ on entend comme un écho affaibli des certitudes anciennes dans le titre du roman de Graham Greene, La puissance et la gloire[16]. Mais le Je suis chrétien voilà ma gloire , cantique favori d’une église triomphant dans le siècle, a fini par devenir une rengaine vide de sens, témoignage d’une sensibilité dépassée. A toi la gloire [17], chant emblématique des Réformés de France, semble avoir échappé à ce sort funeste.

La gloire du Prince
La Gloire du prince et celle du soldat témoignent d’une évolution du même ordre. Notions centrales dans la philosophie politique du XVIIe siècle, elles ont perdu de leur aura à l’âge démocratique

Dans l’Ancien Testament, la gloire de Dieu était aussi celle des rois d’Israël. Lorsque le pouvoir militaire et politique revendique une dimension propre de la gloire, ce n’est pas seulement la puissance elle-même mais son reflet magnifié que l’on célèbre. « Votre Gloire » fut semble-t-il, un titre honorifique donné aux rois mérovingiens
[18]. Plus sûrement le vocabulaire de la gloire appartient à la sphère politique du XVIIe siècle. Pour cette époque, le Littré s’offre une indigestion de citations : Bossuet bien sûr[19] « L’amour ne règle point le sort d’une princesse ; la gloire d’obéir est tout ce qu’on nous laisse » , mais aussi, et dans la même veine, Racine « La gloire des méchants en un moment s’éteint » (Esther -9) ou encore Corneille, « C’est gloire de passer pour un cœur abattu quand la brutalité fait la haute vertu » (Horace, IV- 4).

C’est, malgré la référence aux dieux, à la gloire du prince et non au registre religieux qu’il faut rattacher la « gloire » du théâtre baroque, cette « machine de théâtre entourée de rayons lumineux sur laquelle se placent les acteurs qui représentent des dieux
[20]». Faut-il suspecter Jean-Jacques Rousseau de mauvais esprit lorsqu’ il la décrit ainsi « Décoration suspendue et entourée de nuages, sur laquelle se placent les personnages qu’on suppose monter au ciel ou en descendre. Ces gloires massives s’enlèvent ou s’abaissent à l’aide de contrepoids »[21]. On serait tenté d’inscrire dans le même registre baroque le terme d’artificier où la gloire désigne : « un soleil fixe non tournant, d’une grandeur extraordinaire, ou assemblage de fusées qui jettent leurs feux en rayons[22]»

L’éducation classique, qui met les élèves en contact quotidien avec les auteurs ancien, assure la longévité du mot. Napoléon, bien sûr, promet à ses soldats la gloire militaire dans son acception la plus traditionnelle. S’il innove en associant le savoir à la renommée dans la devise de l’Ecole Polytechnique « Pour la Patrie, les Sciences et la Gloire », il ne fait que suivre la logique de l’armée de conscription lorsqu’il promet la gloire à ses soldats : cette dernière n’est plus seulement échue au héros et au prince mais à tous les combattants de la Grande Armée. Le Maréchal de Ségur fait dire à l’empereur, face aux soldats qu’il entraîne à Moscou et Saint-Petersbourg : « De quelle gloire nous serons comblés et que dira le monde entier, quand il apprendra qu’en trois mois nous avons conquis les deux grandes capitales du Nord »
[23]. Au XIXe siècle, la gloire s’installe durablement dans le registre militaire. Cependant son éclat pâlit en même temps que celle du chef de guerre vainqueur. L’Arc de Triomphe de l’Etoile, conçu à l’origine à la gloire de la grande Armée a vu son programme iconographique sérieusement modifié lorsqu’on l’inaugure enfin en 1836. A l’âge démocratique, les soldats morts au champ d’honneur appellent un vocabulaire moins brutalement triomphaliste. Lorsqu’en 1807 Percier et Fontaine ont commandé au sculpteur Lemot pour la colonnade du Louvre un groupe intitulé La Gloire distribuant des couronnes et parcourant un champ couvert de trophées, ce dernier a pu proposer l’image d’une figure féminine debout sur son char, les ailes symétriquement déployées, dirigeant des chevaux cabrés foulant au pied des trophées guerriers, imitée des médailles antiques. La célébration des morts de la première guerre mondiale n’emprunte que modérément à cette thématique. Les inscriptions portées sur les monuments aux morts érigés par chaque commune à partir de 1920, ne mentionnent qu’indirectement la gloire des défunts. L’hommage aux « glorieux enfants » de la commune morts pour la France est loin d’être la formule la plus fréquente. De statues de Gloire, aucune ou presque sur les places de villes et des villages. La petite ville de Cormeilles-en-Parisis s’enorgueillit d’une rare statue de la Gloire qui domine le monument aux morts : le sculpteur l’a empruntée à la mémoire de Jean-Jacques Rousseau puisque la statue est exécutée d’après l’original en plâtre qui servit à la réalisation d’une sculpture en l’honneur de Jean-Jacques Rousseau, inaugurée au Panthéon en 1912[24].
La référence à la gloire continue cependant à accompagner les idéologies triomphantes. Que dans la marine, royale puis impériale, ce soit une tradition de nommer La Gloire frégates et vaisseaux, on ne s’en étonnera pas. En 1808, c’est avec le vaisseau La Gloire que Duperré fait une guerre impitoyable aux pirates qui infestent les Caraïbes
[25]. C’est un navire de ce nom que l’ingénieur Dupuis de Lôme transforme pour la première fois en cuirassé pour Napoléon III. Lors de la campagne du Mexique La Gloire emportera le fort de San Juan de Ulua devant Vera Cruz... Et de l’autre côté de la Manche, dans les années 1920, la marine anglaise baptisera Glorious son premier porte-avions. Les temps changent pourtant et la gloire s’instille dans d’autres domaines. Ainsi la République fera-t-elle composer un hymne spécifique pour le cinquantenaire des écoles laïques intitulé Honneur et Gloire à l’Ecole laïque [26].

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