jeudi 24 juillet 2008

Ethique et politique ... réflexions sur deux spectacles

Les Sangs Cailloux Blind Movies
Metalovoices Chemin de fer Christophe Cailleux

Vu cette semaine au festival Chalon-dans-la-rue quelques spectacles qui pourraient faire l’objet de l'un des séminaires du cours « Ethique et politique de la médiation culturelle».
Deux d'entre eux en particulier ont en commun d'avoir un engagement explicitement politique, de recourir au discours historique comme élément explicatif et de recouvrir le XXe siècle. Mais par ailleurs tout les sépare : les choix esthétiques, la conception de l'histoire et le positionnement politique. Metalovoices nous vient d'une ville ouvrière du Nivernais. C'est engagé, humaniste, ancré dans les restes de la culture ouvrière et il y flotte un parfum à peine perceptible de culture communiste. Les Sangs Cailloux nous viennent du Nord et de Nicephore Cité - la Cité des images numériques de Chalon-sur-Saône. C'est contemporain, mondialisé, beau à voir, dénonciateur et pessimiste.

Mercredi. Commençons par les Sangs Cailloux. Le spectacle au titre en anglais, Blind Movies, appartient au "in". J’aurais voulu en capter un morceau mais ça avait l’air interdit, protection des droits oblige. Il faut donc le décrire. Commençons par le décor. Imaginez un pan de mur resté debout après la destruction partielle de la sucrerie industrielle. Tout autour des ruines d'entrepôts, bien insérées dans ce nouveau quartier traversé par des rues et des cheminements tout neufs, bordés d'"immeubles d'architectes", plutôt jolis : c’est la toute nouvelle Cité de l’image dont le développement artistique et industriel doit compenser en partie le départ des laboratoires Kodak de la ville de Nicephore Niepce. Face au pan de mur rescapé de l'ancienne sucrerie industrielle, des gradins avec des sièges en plastique gris ont été montés : 150 places environ. On est mercedi. La grande foule du week-end n’est pas encore arrivée : on est encore un peu entre soi, professionnels, cultureux, artistes, universitaires, amateurs éclairés. La troupe, «en résidence » à Châlon-sur-Saône, a travaillé tout l’hiver sur le spectacle. Ce dernier tourne autour de la question du corps et allie la projection d’images numériques sur le grand écran qui ferme la scène et le jeu d’acteurs qui deviennent visibles derrière l’écran lorsque changent les éclairages. Les images numériques projetées d'entrée sur cet écran géant sont magnifiques. Elles sont constituées en grande partie de documents d’archives retravaillés : images de guerre, corps massacrés, mutilés, tirés de charniers, photos d’identités, photos de déportés, de prisonniers, de réfugiés, photos de famille dont on devine qu’elles ont été dispersées. Plusieurs thèmes se succèdent mais le coeur du spectacle renvoie aux grands massacres du XXe siècle et à la violence faite au corps des hommes et des femmes. Sur l’écran défilent les noms et dates des grands conflits; sur la scène les acteurs debout face au public, habillés en gris, scandent d’une voix monocorde le nom des guerres et des massacres, le nombre des morts. Tout ceci se complique peu à peu. La Mort, un solide acteur tout habillé de gris, dit – plutôt bien- un long monologue accusateur - ; les musiciens d’orchestre qui accompagnent la performance dérapent dans des stridences extrêmes et le son atteint une puissance insupportable aux oreilles. Les acteurs crachent à pleins poumons leurs monologues à la face des spectateurs. On songe à la plainte d’une spectatrice en Avignon, en 2005 : « mais qu’est-ce qu’on leur a fait ?"
Plus tard, à tête reposée, un retour sur les thémes développés par ces longs monologues s'impose. Il laisse un sentiment mitigé. Sur la forme d’abord. Un grand et long texte original, c'est bien. laisser passer quelques clichés, des approximations grammaticales, voire des néologismes saugrenus, c’est moins bien. Un texte exposé, sans fioritures, à voix nue, doit être écrit sur le fil du rasoir. Deuxième interrogation : l’écriture de l’histoire. Le récit historique est ici formé par une succession d’énoncés tous mis au même niveau : un nom, une date, un nombre de morts (parfois bizarrement mais honnêtement évalués « à peu près »). Cette façon d’écrire l’histoire réduit le XXe siècle à sa part sombre. Nulle trace d’humanisme là dedans. Par ailleurs, dans ce sinistre décompte, toutes les morts se valent : la Shoah et Sabra et Chatila, les Dardanelles et l'Afghanistan, Hiroshima et les «terroristes » de l’Irgoun en 1947. On fera crédit aux créateurs du spectacle d’avoir réfléchi à la question. J’imagine que ce n’est pas par commodité ou paresse d’esprit qu’ils ont choisi d’écrire ainsi l’histoire.
Mais à tout mettre dans le même panier, il se produit un effet probablement contraire à celui qu’ils espèrent. Non pas une prise de conscience engagée mais un ras-le-bol désabusé. « Eh bien oui ma bonne dame ! L’homme est un loup pour l’homme! C’est bien triste ! » Les plus férus d'histoire contemporaine se raccrocheront à l'interprétation classique : « Le XXe siècle, siècle des totalitarismes et de la technique, siècle des destructions de masse et de l’industrialisation de l’horreur ». Voir le programme d'histoire de terminale. Conclusion, toujours pour la bonne dame, ou son époux désabusé : « On vous l'avait bien dit ! La technique ça n’a pas que du bon ! Le progrès non plus ! ».

Bref on sort de ce spectacle assourdi, abasourdi, et sans le sentiment d’avoir avancé d’un iota en termes de prise de conscience politique ou de réflexion historique. Pire : c’était bien joli toutes ces images qui tournoyaient. On fait de très beaux spectacles avec les traces de l’horreur.

Vendredi. Dans la cour du Collège de la Citadelle, à l’autre bout de la ville, un autre spectacle Chemin de fer, associe engagement politique et ambition esthétique. Il n’a comme points communs avec le premier qu’une débauche de décibels et un certain goût de l'histoire. Mais l'un et l'autre, ici, font sens.La troupe, Métalovoices vient, à en croire la liste de ses bienfaiteurs, du Pays Nivernais-Morvan, même s'il bénéficie comme toutes les troupes contemporaines d'une certaine importance - et c'est le cas -, du soutien d'une kyrielle d'institutions culturelles, situées, pour beaucoup d'entre elles, entre Le Havre, Marseille et Noyelles, dans l'ancienne France industrielle. Le spectacle a même reçu l'aide de la ville de Corbigny, très petite agglomération industrielle nichée sur les bords du canal du Nivernais.
Quatre jeunes hommes habillés de noir occupent l'espace aménagé dans la cour du collège, ainsi qu'une danseuse. Oublions pour l’instant la danseuse. Les mêmes gradins et sièges de plastique gris qu’à la Sucrerie – ils doivent appartenir à la ville- font face à un décor minimaliste. Sur le sol de la cour sont posés quelques fûts de métal, un petit train électrique, un pupitre de conférencier doté d'un éclairage intégré bizarre, des éléments de métal, boîtes, barils, que mettent en valeur d’assez belles lumières. Au cœur du spectacle s'entrecroisent quatre récits de vie ancrés dans les petites villes ouvrières dévolues depuis deux siècles au travail du métal qui entourent Nevers : Guerigny (où furent actives les Forges nationales de la Chaussade qui firent partie du réseau des arsenaux) , Imphy (Les Forges encore ...), Decize, Fourchambault, et même La Machine. Et puis Varennes-Vauzelles, l'une de ces villes-SNCF construites autour d'une gare de triage, traversées de trains de fret, inconnue de tous sauf des cheminots. Un espace à la fois proche et lointain, coincé entre le Morvan et la Loire, qu'il faut être métallo, ou fils de métallo, ou fils de cheminot pour connaître.
C’est exactement ce que nous disent les quatre jeunes hommes qui, dans la cour du Collège de la Citadelle, racontent en alternance la vie de leur père et leur propre vie. Huit vies d’homme qui se mêlent en désordre, se répondent en écho, avec en contrepoint un cours d’histoire contemporaine délivré par un improbable «conférencier de la SNCF ».
A première vue, la matière est la même que celle du spectacle vu le jour précédent : elle mêle l’histoire du XXe siècle et des destins particuliers, une souffrance individuelle et un malheur collectif. Mais les choix faits pour raconter cette histoire sont tout différents.
En premier lieu la façon de considérer l’histoire collective n’est pas la même. Certes on est encore dans le programme de terminale et la pédagogie est simpliste. Le conférencier assène frontalement à son public sa version de l’histoire qui semble être la seule et la bonne. Mais ici la narration est plus complexe, articule des causes et des effets, organise le passage entre l’individuel et le collectif, considère l’économie autant que le politique. Certes cela nous vaut des raccourcis saisissants. Est-il bien certain que la crise des années 1980 soit due exclusivement la crise de pétrole ? Et ce point de vue militant, quelque peu ouvriériste, est-il le seul possible ? Mais ne chicanons pas. Nous avons ici un discours historique engagé qui s’assume : on sait qui parle et d’où. Et si l'on n'est pas d'accord, on sait pourquoi.
Par ailleurs les récits de vie – dits à la première personne – sont ici bien écrits, empreints de respect vis-à-vis de ces vies ordinaires. Sans effets faciles, sans pathos, avec un discret humour et beaucoup d’empathie ils donnent à voir une contradiction qui fait tout l’intérêt du spectacle. La jeune génération des prolétaires de ce pays des métallos et cheminots idéalise la classe ouvrière à laquelle appartenait ses pères et en même temps n’envisage en aucun cas de reprendre leurs métiers, par ailleurs plus ou moins disparus. Certes les fils n’ont pas quitté la région. L'un travaille, l'autre pas, un autre encore est musicien ("hard metal", bien sûr…). L’un d’entre eux raconte la vie de cheminot de son père. Au fil du récit, l’image chaleureuse de compagnonnage professionnel s’effrite. Ce dont le fils a le souvenir c’est de la solitude de son père, seul au volant de son diesel, seul encore le soir dans ces foyers où dorment les conducteurs de trains de fret. Solitude aussi pour un autre père, métallo épuisé par le travail au four, qui n’a jamais parlé, jamais dit, jamais expliqué à son fils ce que c’était qu’être un homme. Et c’est d’ailleurs le véritable objet de ce spectacle : une interrogation tendre, rageuse, nostalgique, révoltée : qu’est-ce que c’est aujourd’hui que d’être un jeune homme lorsqu’on appartient à une classe ouvrière en déroute et qu’on habite aux environs de Nevers, à Imphy ou à La Machine ?
Bah! dirons les puristes, il y a là plus qu’un écho du théâtre engagé des années 1950 et les fantômes du parti communiste rôdent sur la scène. Qu’importe. Un peu d’humanisme n’a jamais fait de mal à personne. Et pour ma part, comprendre ce qu’il y a dans la tête des jeunes hommes d’aujourd’hui est bien l’une des choses qui m’intéressent le plus. Classe ouvrière ou pas.

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