mercredi 2 avril 2008

Conférences à l'Ecole normale supérieure de la Chine de l'Est avril 2008


Illustration pour Notre-Dame de Paris, Barbou, 1882 ; La Cité médiévale de Carcassonne. Photographie XIXe siècle
Conférence n° 1
Victor Hugo et l’invention du patrimoine
Le patrimoine n’est pas une donnée c’est une «invention » au sens que l’on donne au mot au en histoire culturelle, c’est à dire un élément nouveau qui apparaît dans la culture à une époque précise parce qu’il répond aux nécessités sociales et politiques de l’époque[1]. L’idée qu’il faut protéger des monuments et que cette responsabilité incombe à l’Etat n’a pas toujours été répandue et admise dans les pays d’occident. Elle s’impose en France, comme dans d’autres pays d’Europe, dans le cours des années 1830-1850, à une époque où l’ensemble de la vie politique se réorganise autour de l’idée de nation. En France deux écrivains jouent un rôle essentiel dans cette évolution radicale. Ils ont nom Victor Hugo et Prosper Mérimée. Ils vivent leur engagement sur le mode du combat : combat des hommes de goût contre les vandales et les ignorants. Ce qui nous intéressera ici ne sera pas d’épouser leur point de vue, illustré jusqu’à la nausée par tous les défenseurs du patrimoine depuis un siècle et demi, mais de comprendre comme cette façon particulière de considérer les monuments s’est mise en place, pourquoi elle a duré et pourquoi elle a pris une importance centrale dans les pratiques culturelles.
On considérera dans les pages qui suivent d’abord le manque d’intérêt pour les monuments historiques qui caractérise l’époque pré-révolutionnaire et révolutionnaire. Ensuite on rappellera le rôle des écrivains romantiques, et en particulier de Victor Hugo, dans la popularisation de l’idée que sauver les monuments est urgent et que cela relève de la responsabilité publique. Enfin on montrera comment se met en place une administration des monuments historiques capable d’organiser, pour plus d’un siècle, la protection des monuments et leur ouverture aux touristes.
I. Des monuments peu considérés
La sensibilité au patrimoine est au XIXe siècle, un fait entièrement nouveau. Dans l’Europe d’avant la Révolution française, la conservation des édifices anciens n’est pas une valeur en soi. On préfère détruire pour faire du neuf.
Un précédent: l’Italie du Grand Tour
Une exception existe : les monuments de l’antiquité romaine et grecque dont les ruines, parfois grandioses, subsistent à Rome et en Italie du sud. L’apprentissage de la langue latine et la lecture des auteurs de l’antiquité classique sont la base de l’éducation des élites européennes. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les monuments romains subsistant sur le sol italien excitent la curiosité. Au XVIe siècle les papes ont d’ailleurs commencé à protéger, encore bien imparfaitement, les vestiges de Rome. Le Bernin par exemple dépouille au XVIe siècle le Panthéon de ses plaques de bronze pour en orner l’église Saint-Pierre. En 1748, la découverte de la ville de Pompéi, ensevelie par une éruption volcanique au 1er siècle de l’ère chrétienne et peu-à-peu dégagée de ses cendres, attire les premiers touristes vers le sud de l’Italie. Ces derniers sont pour la plupart de jeunes Anglais qui accomplissent le « grand tour ». C’est un voyage d’éducation qui les emmène sur les pas des artistes qui depuis le XVIe siècle allaient compléter leur formation en Italie. Les premiers guides rédigés à l’intention de ces voyageurs décrivent presqu’exclusivement les monuments de l’antiquité romaine.
[ill. Touristes visitant les fouilles de la ville de Pompeï. Vers 1770 ]
Mépris du monument dans l’Europe classique
Les voyageurs, en effet, ne montrent pas un grand intérêt pour les monuments de l’Europe du nord. La France, l’Allemagne, l’Angleterre possèdent un grand nombre de belles églises de pierre construites depuis le XIIe, ainsi que des villes médiévales, des châteaux forts et de plaisance. Les voyageurs, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ne s’y intéressent qu’exceptionnellement. Une église pour eux, est faite pour y prier et non pour en admirer l’architecture ou la décoration ; une ville médiévale est « sale, mal construite, obscure » et devrait être démolie ; un château féodal est une carrière de pierre potentielle. La princesse de Conti transforme ainsi le vieux château des ducs de Bretagne en carrière de pierre à la veille de la Révolution française. Par ailleurs, faute de connaissances, on ignore des catégories entières de monuments. Ainsi les voyageurs en Bretagne passent-ils sans même en soupçonner l’existence tout près des « alignements de Carnac » extraordinaires vestiges de l’époque néolithique composés de rangées de pierres debout alignées sur plus plusieurs kilomètres, Les voyageurs qui traversent des villes faites des maisons à pans de bois du XVe siècle trouvent que les rues sont sales et biscornues et qu’il faudrait les raser. Un marchand, voyageant en Allemagne en 1684, écrit que les pierres tombales d’une église gothique, qu’il admire par ailleurs, ne sont bonnes qu’à faire tomber les gens et qu’il faudrait les déplacer.
"…Je fus à la Messe à la grande église, qui est située dans une belle place; on en peut voir le profil dans la figure cy-jointe. Son clocher est un ouvrage merveilleux par sa hauteur et la délicatesse de son travail. Quoique je n'aime pas les monuments gothiques, je ne puis m’empêcher de louer celui-cy […] On voit par toute l’Eglise quantité de tombeaux élevés à des personnes de distinction, il y a encore plus de tombes que je n’appellerai pas plates, parce que la coutume de l’Allemagne, aussi bien que de l’Italie, est d’y tailler des figures en relief, qui sont à fort mal en place, à ce qu'il me semble : car outre qu’on les gâte en marchand dessus, c’est qu’elles ne sont propres qu’à faire casser le cou de ceux qui ne regardent pas à leurs pieds…
[2]»
[Ill. Le château des ducs de Bretagne à Suscinio, transformé en carrières de pierres par la princesse de Conti. ]
Le basculement de la Révolution française
Le sentiment de l’ancien va changer dans toute l’Europe au moment de la Révolution française. Le basculement est particulièrement net en France parce que le changement de régime politique rend soudain obsolète tout un ensemble d’édifices. La confiscation des biens du clergé et de l’aristocratie par la République transfère à cette dernière la propriété d’édifices très anciens qui n’ont plus aucune fonction dans la société contemporaine. Le gouvernement doit prendre en charge des châteaux forts qui ne défendent plus personne – comme le château des papes à Avignon –; ou encore des églises datant du XIe ou du XIIe siècle, vides de fidèles et en mauvais état … Les autorités républicaines procèdent alors à des destructions spectaculaires : ainsi à Paris l’église Sainte Geneviève, l’une des plus anciennes églises de la capitale est-elle purement et simplement détruite, de même que l’église Saint-Jacques-de-la Boucherie dont seul le clocher est sauvé. .
[Ill. La Tour Saint Jacques à Paris. Photographie Le Gray. XIXe siècle ]
Devant ces destructions, un mouvement de protestation émerge. Pour la première fois on va écrire une théorie du monument historique et expliquer quelle valeur ont, pour la collectivité, ces vestiges. L’abbé Grégoire écrit un rapport «contre le vandalisme »
[3]. Il écrit « je créai le mot pour tuer la chose ». Vandalisme est en effet un néologisme, construit sur le nom d’une tribu germanique qui lors des grandes invasions du Ve siècle en Europe, aurait tout détruit sur son passage. L’abbé commence par dénoncer les excès des révolutionnaires qui ont délibérément détruit des édifices portant les insignes de la royauté, laissé démolir des églises, des statues religieuses ou même liquidé des objets d’art uniquement parce qu’ils rappelaient le luxe de l’aristocratie. Grégoire théorise pour la première fois les raisons qu’a la collectivité de conserver ces biens. En premier lieu, dit-il, les artistes qui les ont réalisés appartenaient au peuple et c’est donc le génie du peuple qu’on honore en les conservant. Ensuite, suggère-t-il, il faut garder la trace de ce que fut le passé, pour juger du bien-fondé de la révolution. Enfin les traces du passé renseignent l’historien et éduquent le goût des artistes. Il y a un certain opportunisme dans ces arguments mais la République n’y est pas insensible. La Convention ordonne que l’on cesse les déprédations désordonnées et autorise la mise en place d’un Musée des monuments français, confié à un certain Alexandre Lenoir, où seront conservées, par exemples, les statues qui ornaient les tombeaux désormais vides des rois et des reines. En ce qui concerne les collections royales de peinture et de sculpture, elles seront désormais conservées au Louvre qui est réorganisé et, pour la première fois, ouvert au public.
II. Une nouvelle sensibilité
Les premières années du XIXe siècle voient émerger une nouvelle sensibilité.
La Restauration monarchique, le catholicisme et les monuments
Après 1815 et le retour de la royauté le contexte est tout différent. En réaction contre le goût neo-classique et le rationalisme de la Révolution, le romantisme célèbre le moyen-âge et la religion catholique. En Grande-Bretagne, Walter Scott fait découvrir aux contemporains avec Wawerley (1814), Rob Roy (1818), Ivanhoe (1820) et Quentin Durward (1823) le temps de la chevalerie et des châteaux forts. Les édifices construits entre le XIIIe et le XVe siècle, auparavant négligés, retiennent désormais l’attention des voyageurs. En France le baron Taylor lance une grande entreprise d’édition. Pour chaque province il sélectionne quelques grands monuments, pour la plupart des églises gothiques, et demande à des illustrateurs ou décorateurs de théâtre de les reproduire en gravure. Rassemblées par provinces ces gravures forment une suite de 21 volumes, les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France
[4], publiés entre 1820 et 1878, qui diffusent dans les milieux d’amateurs l’image de ce que sont les principaux monuments de la France. L’analyse des illustrations montre combien leur perception est tributaire du goût romantique. L’usage fréquent de la contre plongée et du contre-jour dramatise la représentation. Lorsque les édifices sont en ruine, la présence de végétation accentue l’impression de fragilité des réalisations humaines. Les personnages dessinés hors d’échelle, accentuent par leur petitesse l’élévation des architectures.
[Ill. Nodier et Taylor, Voyages pittoresques et romantiques dans l’Ancienne France , t. V, 1835. Le pont fortifié de Cahors.]
Cet ouvrage auquel il faudrait ajouter le recueil systématique d’Abel Hugo (frère de Victor) intitulé La France pittoresque donne à voir aux élites françaises les principaux monuments dispersés sur le territoire avant même que leur recensement et leur protection ne commence de façon officielle.
Victor Hugo et les démolisseurs
En France un jeune auteur est au centre de cette redécouverte. Victor Hugo est le fils d’un général de l’Empire. Il a grandi dans un appartement dont les fenêtres donnaient sur le Musée des monuments français. En quelques années il révolutionne l’esthétique de l’écriture et la dramaturgie. Hernani, représenté au théâtre français le 20 février 1830, impose le drame romantique sur la scène parisienne au prix d’un scandale fameux : la « bataille d’Hernani ». En 1836 paraît Notre-Dame-de-Paris, premier roman dont le personnage principal est un monument. La cathédrale parisienne, chef d’œuvre de l’architecture religieuse du XIIIe siècle, domine de toute la hauteur de ses tours le monde grouillant du Paris médiéval. Dans ses tours habite le bossu contrefait, amoureux d’Esmeralda, la bohémienne. Dans la maison des ecclésiastiques attachés au service de Notre Dame, le sombre Frollo, amoureux lui aussi de la belle gitane trame ses sombres desseins. Sur le parvis danse la belle entre les maisons à colombage et la cour des miracles. Hugo décrit la beauté des fenêtres élancées par lesquelles coule la lumière, la magnifique pénombre du chœur, le bleu et le rouge des vitraux de la grande rosace, la figure grimaçante des gargouilles, l’enchevêtrement des arcs-boutants. Mieux que personne il saisit la puissance et la beauté de l’architecture religieuse médiévale, que l’on appelle alors «gothique». Ses manuscrits sont en outre parsemés de dessins magnifiques.
[Illustration d’Alfred Barbou pour Notre Dame de Paris 1882]
Mais Hugo n’est pas seulement dramaturge et romancier. Il est aussi polémiste. Il sait parfaitement saisir l’air du temps, identifier un scandale et brutaliser l’opinion à l’aide d’une formule frappante. Depuis la Révolution beaucoup de biens mobiliers ont changé de main en France. De vieilles fortunes se défont, de nouvelles se construisent sur l’achat à vil prix de châteaux, de monastères, de maisons anciennes. Des marchands de biens avides et dépourvus de goût détruisent sans discernement les édifices qu’ils acquièrent. On les appelle « la bande noire ». De faibles voix s’élèvent pour dénoncer ce scandale. L’écrivain catholique Charles de Montalembert écrit en 1825 dans la dans Revue des Deux Mondes, sérieuse revue à destination des lettrés, un article intitulé « Du vandalisme en France et du catholicisme dans l’art ». C’est bien mais cela passe inaperçu.
Hugo a écrit en 1825 un article au titre autrement plus fort « Guerre aux démolisseurs ». Il s’enflamme :
" A Paris, le vandalisme florit et prospère sous nos yeux. Le vandalisme est architecte. Le vandalisme se carre et se prélasse. Le vandalisme est applaudi, encouragé, admiré, caressé, protégé, consulté, subventionné, défrayé, naturalisé. Le vandalisme est entrepreneur de travaux pour le compte du gouvernement. Il s'est installé sournoisement dans le budget, et il le grignote à petit bruit, comme le rat son fromage. Et certes il gagne bien son argent. Tous les jours ils démolit quelque chose du peu qui nous reste de cet admirable vieux Paris. Que sais-je ? Le vandalisme a badigeonné Notre-Dame, le vandalisme a retouché les tours du palais de Justice, le vandalisme a tué Saint-Magloire, le vandalisme a détruit le cloître des Jacobins, le vandalisme a amputé deux flèches sur trois à Saint-Germain-des-Prés. Nous parlerons peut-être dans quelques instants des monuments qu'il bâtit. Le vandalisme a ses journaux, ses coteries, ses écoles, ses chaires, son public, ses raisons. Le vandalisme a pour lui les bourgeois. Il est bien nourri, bien renté, bouffi d'orgueil, presque savant, très classique, bon logicien, fort théoricien, joyeux, puissant, affable au besoin, beau parleur et content de lui…[5]"
Or rien de légitime dans tout cela car
« Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire ; sa beauté à tout le monde. C'est donc dépasser son droit que le détruire."
1830 : la Révolution, la Nation et les monuments
La diatribe de Victor Hugo est publiée à nouveau par la Revue des deux mondes en 1832. Le temps, en effet, est venu de protéger les monuments. Il y a à cela des raisons politiques et des raisons de fond qui feront qu’à partir de cette date, la protection des monuments historiques devient une question publiquement débattue dans tous les pays d’Europe continentale. En 1830 une vague de révolutions a balayé l’Europe. Qu’elles aient rencontré le succès ou l’échec elles étaient motivées par un même désir : créer des états-nations, c’est- à dire onner à chaque peuple un territoire et un gouvernement qui lui soient propres. Avec une interrogation. Qu’est-ce qui fait une nation ? La réponse des hommes de 1830 est la suivante : ce qui fait une nation c’est une communauté de langue, de race –on dirait aujourd’hui une même origine ethnique – et surtout une histoire partagée sur un même territoire. Ce qui fait au premier chef la nation c’est donc l’histoire. Or les monuments sont les traces de l’histoire. De ce fait, qui veut créer la nation doit écrire son histoire et protéger ses monuments.
En France la révolution de 1830 a mis sur le trône Louis-Philippe le « roi citoyen » qui tire sa légitimité du choix de la nation. L’écriture de l’histoire va dès lors être un outil pour affirmer l’identité et la vitalité de la nation française. Le roi fait réaliser à Versailles un Musée des gloires de la France qui ré-écrit toute l’histoire du pays.
« Consacrer l'ancienne demeure de Louis XIV à toutes les gloires de la France, rassembler dans son enceinte tous les grands souvenirs de notre histoire, tel fut le projet immédiatement conçu par sa Majesté. Mais le palais de Versailles, à cette époque, ne renfermait ni tableaux ni statues; les plafonds seuls avaient été restaurés. Le Roi donna l'ordre de rechercher dans les dépôts de la Couronne et dans les résidences royales toutes les peintures, statues, bustes ou bas-reliefs représentant des faits ou des personnages célèbres de nos annales, en même temps que tous les objets d'art qui offriraient un caractère historique. Des ouvrages, la plupart remarquables, oubliés depuis longtemps dans les magasins du Louvre et dans les greniers de Gobelins, furent tirés de la poussière; d'autres, dispersés dans divers palais, furent réunis à Versailles : on mit enfin le même soin à recueillir tout ce qui avait été produit par la peinture et la sculpture modernes".[6]
Et les grands évènements qui n’ont pas laissé de traces vont être décrits pas la peinture. Une série systématique de tableaux de grande taille raconte dans la « galerie des batailles » les grandes victoires militaires qui ont « fait » la France.
[Ill. « Le comte Eudes défend Paris contre les Normands en 885 », tableau de Victor Schmertz 1834-35 ]
“Qui démolit sa ville démolit sa patrie”
Mieux, on va protéger les monuments dispersés dans toute la France. Victor Hugo féru de voyages explique pourquoi il faut le faire alors qu’en juillet 1843 il passe par la ville de Bordeaux. Les édifices pour lui sont le livre dans lequel on lit l’histoire du pays. Là le passé est vivant, l’histoire féconde. Démolir, ne serait-ce qu’une vieille maison, c’est démolir sa famille, sa patrie, son nom.
« Rien de plus funeste et de plus amoindrissant que les grandes démolitions. Qui démolit sa maison, démolit sa famille ; qui démolit sa ville démolit sa patrie; qui détruit sa demeure, détruit son nom. C’est le vieil honneur qui est dans ces vieilles pierres.
Toutes ces masures dédaignées sont des masures illustres ; elles parlent, elles ont une voix ; elles attestent ce que nos pères ont fait.
L’amphithéâtre de Gallien dit : j’ai vu proclamer empereur Terticus gouverneur des Gaules ; j’ai vu naître Ausone, qui a été poète et consul romain ; j’ai vu Saint Martin présider le premier concile, j’ai vu passer Abderame, j’ai vu passer le Prince Noir. Sainte Croix dit : j’ai vu Louis le Jeune épouser Eléonore de Guyenne, Gaston de Foix épouser Madeleine de France, Louis XIII épouser Anne d’Autriche […] Le beffroi dit : c’est sous ma voûte qu’ont siégé Michel de Montaigne qui fut maire, et Montesquieu qui fut président. La vieille muraille dit : c’est par ma brèche qu’est entré le connétable de Montmorency.
Est-ce que cela ne vaut pas une rue tirée au cordeau ? Tout cela c’est le passé ; le passé, chose grande, vénérable et féconde.
Je l’ai dit autre part, respectons les édifices et les livres; là seulement le passé est vivant, partout ailleurs il est mort. Or le passé est une partie de nous même, la plus essentielle peut-être. Tout le flot qui nous porte, toute la sève qui nous vivifie nous vient du passé. Qu’est-ce qu’un fleuve sans sa source ? Qu’est-ce qu’un peuple sans son passé ?
[7]"
III. La politique du patrimoine
A partir de 1834, une véritable politique du patrimoine se met en place, justifiée par des impératifs idéologiques
François Guizot : la décision politique
Tout un groupe de jeunes hommes appartenant à la même génération se met au travail. A leur tête le ministre Guizot que la révolution de 1832 a porté au poste de ministre de l’instruction publique à l’âge de quarante-trois ans. C’est un historien qui a publié un monumental Cours sur les origines du gouvernement représentatif en Europe. Il obligera chaque village à financer une école. Pour lui, les monuments historiques sont «de précieux objets de recherche et d’étude ». Il est, dit-il, de la responsabilité publique « d’éclairer les propriétaires et les détenteurs sur l’intérêt des édifices », de « stimuler le zèle des conseils de département » et enfin « d’éviter l’ignorance, la précipitation» Les monuments en effet, sont une sorte de livre ouvert de l’histoire nationale :
" Aussi nombreux et plus variés que ceux de quelques pays voisins, [les monuments historiques de la France] n'appartiennent pas seulement à telle ou telle phase isolée de l'histoire, ils forment une série complète et sans lacune ; depuis les druides jusqu'à nos jours, il n'est pas une époque mémorable de l'art et de la civilisation qui n'ait laissé dans nos contrées des monuments qui la représentent et l'expliquent.
[8]"
Son projet est de créer à Paris une institution centrale chargée de surveiller le patrimoine. Il existe déjà en province une association de notables pleins de bonne volonté mais François Guizot ne leur fait pas confiance. C’est de Paris que doit venir l’impulsion pour un projet aussi important. Il s’agit, en effet de recenser, grâce à une inspection sur le terrain, tous les édifices qui ont une valeur pour l’histoire ou l’histoire de l’art, de les protéger en leur donnant le statut alors nouveau de « monument historique » qui interdit à leur propriétaire de les détruire et, lorsqu’ils appartiennent à l’Etat ou à l’Eglise, de les restaurer en obéissant aux règles de l’art. En réalité il faut, dans le même temps, élaborer les règles de conservation et de restauration des édifices, puisqu’elles n’existent pas encore. Il est indispensable, en effet d’éviter de réitérer les opérations catastrophiques comme la restauration ratée du clocher de l’église de Saint-Denis qui a abouti à l’écroulement du clocher.
François Guizot crée donc le poste d’Inspecteur des Monuments historiques et met en place en 1837 la Commission des Monuments historiques. Ces institutions fonctionnent encore. Ce sont elles qui, pendant un siècle et demi, vont recenser et protéger, les monuments, et élaborer la théorie et la pratique de la protection.
Aucun projet de cette ampleur cependant ne peut réussir sans l’appui de l’opinion publique ou du moins sans le soutien d’une minorité de notables éclairés. C’est pourquoi l’action des écrivains est essentielle. Les membres de la Commission des monuments historiques, tout comme le premier architecte en chef chargé des restaurations n’ont pas cessé d’écrire et de publier. Articles, livres correspondance, manuels d’archéologie monumentale : c’est par l’imprimé que se propage la pédagogie du monument.
Victor Hugo, on l’a vu, a sonné l’alarme. Il accepte de siéger au premier comité des monuments historiques. Ce n’est pas un fonctionnaire par tempérament mais lorsqu’il s’agit de dénoncer un scandale, il n’hésite jamais à brandir sa plume. On veut détruire la grille ouvragée de la place royale ? Il s’indigne et rédige un rapport incendiaire.
Prosper Mérimée : repérer, choisir, protéger
Un autre écrivain met sa plume au service des monuments, et durablement. Lorsqu’il devient inspecteur des Monuments historiques (il n’y en a alors qu’un pour tout le pays), Prosper Mérimée a 31 ans. Il a côtoyé le jeune Victor Hugo et publié un récit d’inspiration médiévale : Chronique du règne de Charles IX. Mérimée prend son rôle au sérieux. Il enfourche un cheval et parcourt systématiquement la France à la recherche d’églises, de chapelles, de monastères oubliés, de châteaux forts en ruine. Ce n’est ni facile ni confortable ; il lui faut dormir dans des auberges de fortune, chercher son chemin parmi une population hostile ou indifférente. Il discute avec les érudits locaux, et écoute – pas toujours patiemment- leurs théories bizarres. Il fait la leçon aux préfets qui représentent le gouvernement dans les provinces et ne se soucient pas assez des grands chantiers de restauration. Il gourmande les notables locaux, jamais assez généreux de leurs deniers lorsqu’il s’agit de réparer un bâtiment ou un hôtel particulier. Rentré à Paris après plusieurs saisons d’épuisants voyages, il devient secrétaire de la Commission des Monuments historiques poste qu’il occupera de 1837 à 1868. Sous l’Empire, il est un familier du couple impérial puisqu’il est un ami de jeunesse de l’impératrice.
[Ill. Prosper Mérimée, Secrétaire de la Commission des Monuments historiques de 1837 à 1868 ]
Ses publications servent le combat en faveur des monuments historiques. Mérimée publie ses notes de voyage sous le titre de Notes d’un voyage dans le Midi de la France, en 1834. Suivent les notes consacrées à l’Ouest de la France puis à l’Auvergne. Il se sert de son style et de son aplomb mondain pour ridiculiser les responsables locaux qui, à ses yeux protègent mal les monuments ». Les curés responsables des églises, excitent particulièrement l’ire de ce libre penseur. Ainsi du curé de Loches :
".. il faut que je vous dise que le curé de Saint-Ours à Loches s’est permis de faire peindre en beurre frais l’intérieur de son église. Il a osé me dire que c’était avec votre approbation. Le respect que j’ai pour le tonsuré m’a empêché de lui arracher ce qui lui reste de cheveux. Il prétend que l’église que l’on avait convertie en temple de la Raison avait été peinte aux trois couleurs et à preuve il m’a dit qu’il y avait encore des colonnes rouges et d’autres blancs (sic) lorsqu’il a substitué à cela une teinte beurre frais. Comment trouvez-vous la preuve ?
[9] »
[Ill. Le portail de la collégiale Saint-Ours à Loches aujourd’hui]
L’intérêt pour les monuments se traduit au même moment par l’organisation des premières enquêtes photographiques. En 1851 L’Etat envoie cinq des meilleurs photographes français prendre des clichés de tous les édifices intéressants sur le territoire ( il envoie aussi des artistes et photographes en Egypte, en Grève et au Moyen-Orient). .
[Ill. Le Pont du Gard, photographié par Edouard Baldus, Album « Chemin de fer de Paris à Lyon et la Méditerranée », 1861, Bnf. ]
Eugène Viollet-le-Duc : théorie et pratique de la restauration
[Ill. Le château de Pierrefonds. Album du train impérial. Musée de la voiture. La description du château est publiée en 1857 par Eugène Viollet-le-Duc. Le château est classé l’année suivante. L’Empereur décide ensuite de financer sa restauration. ]
Un troisième personnage-clef va prendre en main le sort des monuments français ; Il s’agit de l’architecte Viollet-le-Duc. Tout jeune encore il a, en 1840, réussi la restauration difficile de la Madeleine de Vezelay. Cela lui vaut la confiance de la Commission qui lui confie par la suite des chantiers sensibles : la Sainte-Chapelle et Notre Dame à Paris par exemple (avec Lassus). Il intervient aussi à Carcassonne, à Saint-Sernin de Toulouse et dans de nombreux édifices religieux, s’opposant souvent aux architectes diocésains qu’il juge peu compétents. Il élabore une histoire de l’architecture (Histoire de l’habitation humaine) puis une théorie des principes de restauration, développée en particulier dans le volumineux Dictionnaire raisonné de l’architecture française (10 vol). Il conseille de chercher la forme la plus caractéristique du monument et hiérarchise les interventions de la plus à la moins souhaitable. « Il vaut mieux restaurer que réparer, réparer que reconstruire, reconstruire que détruire ».
Viollet-le-Duc fait, certes, preuve d’une liberté que ses successeurs lui reprocheront. N’a-t-il pas ajouté une flèche à Notre Dame et pratiquement reconstruit les remparts de Carcassonne ? Qu’importe ! Comme « architectes des monuments historiques » poste officiel rémunéré par le ministère de l’intérieur, lui et ses successeurs sauvent, réparent, restaurent, reconstruisent des centaines d’édifices dans toute la France.
Une administration au travail
Une véritable administration spécialisée se met en effet en place. Les architectes diocésains Questel, Boeswillwald ainsi que Lassus opèrent aussi sur les cathédrales et églises anciennes. En 1893 est institué un Concours des monuments historiques qui recrute, pour le service de l’Etat, des architectes spécialisés. La protection des monuments est désormais considérée comme l’une des responsabilités des pouvoirs publics. Un savoir-faire réglementaire, historique et architectural est développé et transmis de génération en génération par les fonctionnaires.
La politique des monuments historiques en France a commencé, on l’a vu, par l’élaboration d’une typologie des édifices (par exemple" gothique normand", "gothique d’Ile-de-France" …), appuyée sur des campagnes de dessins et de photographies, dès 1850). A cette époque on cherche à sélectionner le «meilleur» type dans chaque catégorie. Ce regard favorise le glissement vers une vision laïque des édifices et privilégie les grandes cathédrales du XIIIe siècle (Paris, Chartres, Amiens…), considérées comme les plus belles. Le budget annuel d'intervention de l'Etat n’est pas considérable. Il s’élève au cours du siècle, passant de 200 000 F à 600 000 F. En 1840, 1076 édifices sont classés. En 1913 ils sont au nombre de 4800 sur toute la France. En 1913 une loi importante élargit le champ de la protection des monuments. D’une part elle instaure une zone de protection autour de l’édifice protégé dans laquelle on ne peut ni démolir ni construire sans autorisation. D’autre part elle institue une « liste complémentaire » sur la quelle sont inscrits des édifices de moindre valeur, méritant une protection moins forte, mais plus nombreux et de nature plus variée : maisons, ponts, lavoirs.
Au total, l’Etat protège essentiellement au XIXe siècle les édifices du moyen-âge (toutes les cathédrales, certaines églises, des châteaux), les vestiges de l’antiquité romaines ( le Pont du Gard, Arles), les monuments «celtiques» (alignements, mégalithes, dolmen), quelques édifices de la Renaissance, de rares châteaux du XVII ou XVIIIe siècle et aucun édifice du XIXe siècle. On y ajoutera, lors de leur découverte, les premières grottes ornées.
Monuments et enseignement de l’histoire
On peut rapporter cette liste à l’enseignement de l’histoire tel qu’il est institué à la même époque. C’est au XIXe siècle en effet que l’histoire commence à être enseigné dans les écoles comme une discipline importante. Après la mise en place définitive de la république, en 1870, l’école devient gratuite et obligatoire pour tous les enfants jusqu’à l’âge de 12 ans et les programmes sont élaborés par l’Etat. L’histoire y occupe une place importance car on pense qu’elle peut former de futurs citoyens attachés à la République. Dès l’école primaire les enfants entendent un récit qui a du sens dans une formation politique : c’est celui de la formation de la France. On raconte les péripéties de la conquête des territoires qui forment la France contemporaine. Les rois sont admirés en ce qu’ils sont les agents d’une sorte de «destinée manifeste » qui les conduit à accomplir un destin : construire la nation. Mais c’est dans le peuple, et singulièrement le peuple des paysans, que se trouve l’énergie vitale qui sert de moteur à cette construction. Les monuments ont leur place dans ce récit patriotique : à chacun d’entre eux est attaché une anecdote, un combat, un récit qui les associe à l’histoire nationale. Ainsi – même dans les livres d’histoire de l’école républicaine, plutôt anticléricale, les cathédrales ont-elles leur place. Notre-Dame de Paris, la Sainte Chapelle, Chartres, Amiens, témoignent-elles du génie créateur du peuple français. Les châteaux forts illustrent les combats contre « l’étranger » ( les Anglais, les Bourguignons, les Flamands …). Les villes médiévales rappellent la richesse et l’activité de la bourgeoisie marchande. Les châteaux de la Loire l’adaptation en France du goût italien et son influence civilisatrice.
[Ill. . … Un manuel scolaire de 1967 . Notez le dessin de la cathédrale en couverture)
L’usage touristique des monuments
En même temps que les monuments sont classés, protégés et restaurés, ils sont ouverts à la visite. ce phénomène n’allait pas de soi. il représente un choix culturel et politique. La visite des monuments, en effet, met en circulation le monument dans l’espace symbolique. Le visiteur est au monument ce que le lecteur est au livre. Par la visite il en actualise la signification.
Or la dynamique générale de la visite des monuments historiques, tout au long du XIXe et du XXe siècle, est celle d’une démocratisation continue et assez rapide de la pratique. Ce phénomène est directement lié à l’évolution des transports. Les premiers voyageurs qui découvrent les monuments en France se déplacent en voiture attelée et à pied. Il s’agit d’une pratique aristocratique que découvrent dès la première moitié du XIXe siècle, les jeunes gens de la bourgeoisie éclairée. Parmi eux le jeune Gustave Flaubert. Accompagné de son ami Maxime Du Camp, il parcourt à pied la vallée de la Loire et la Bretagne en 1843. Ils ont laissé de leur périple un journal à deux mains. Le texte est intéressant en ce qu’il révèle ce qui fait le monument historique. Nous avons vu plus haut que c’est le classement qui tire l’édifice de l’anonymat et lui donne un contenu. Pour le visiteur, c’est l’association à un texte. Pas de monument historique sans notice, brochure, récit qui l’inscrive dans une histoire de l’art, l’associe à un épisode de l’histoire nationale ou locale. En 1843 le travail d’identification et de publication est loin d’être achevé : Gustave Flaubert va à la bibliothèque de Rouen avant de partir pour lire ce qu’il faut savoir sur les monuments qu’il va visiter.
Dans les années 1850 les voyageurs utilisent le réseau de chemin de fer qui couvre assez rapidement toute l’Europe. Le voyage d’agrément se construit alors comme un produit marchand. Les monuments, en même temps que les paysages, deviennent le but du voyage. Les touristes commencent à organiser leurs déplacement autour d’une répertoire de monuments. Ils sont aidés dans cette opération par des guides imprimés qui constituent un répertoire complet de monuments avec les indications nécessaires pour les visiter (heures d’ouverture…) et des explications sur leur histoire et leur signification. Ainsi les compagnies françaises de chemin de fer demandent-t-elles à l’éditeur Hachette de créer une collection de guides spécialisés (les guides Joanne qui deviendront les "guides bleus") qui commentent les paysages et les monuments rencontrés. Certaines parties du texte décrivent même ce que l’on voit depuis la fenêtre du train. C’est l’origine des guides touristiques actuels, qui n’ont pas changé profondément dans leur structure.
Commence alors une sorte de course poursuite étrange entre les voyageurs et les touristes. Au fur et à mesure que le nombre des touristes augmente, la valeur symbolique du voyage diminue. La découverte des monuments à l’aide d’un guide imprimé devient une pratique à la fois banale dans les classes populaires et dévalorisée dans les classes cultivées. C’est cette évolution caractéristique de la fin du XXe siècle en Europe, que nous verrons dans la seconde conférence.
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[1] Le terme a été popularisé par l’ouvrage de référence de Richard Hobsbawn and Terence Ranger, The Invention of Tradition, Cambridge University Press, 1992, 322 p.
[2] Lazare de la Salle, Mémoire de deux voyages et séjours en Alsace, 1674-76 et 1681, Laffitte Reprints, Marseille, 1979, [1886], p. 59
[3] Abbé Grégoire, Audrerie Dominique, Réédition textes de l’abbé Grégoire et de documents historiques. Patrimoine et cité, Bordeaux, Ed. Confluences, 1999, 66 p.
[4] Baron Taylor et alii, Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France, Paris, Gide, 21 vol, 1820-1878.
[5] Victor Hugo, "Guerre aux démolisseurs", Revue des Deux-Mondes, 1832.
[6] Notice historique des peintures et sculptures du palais de Versailles, Paris, 1837. (Introduction)
[7] Victor Hugo, Voyage aux Pyrénées, Encres, Paris, 1984, p. 17
[8] lettre à Louis-Philippe
[9] Prosper Mérimée, Correspondance. T III p. 91.

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