dimanche 23 mars 2008

L3 Cours Cultures populaires...Télévision classique


L3 Culture populaire, culture de masse et mass medias -Cours n° 7
La télévision publique en Europe
I. Structures
Les différents pays européens connaissent tous, entre 1950 et 1980 à peu près ,un système où les chaînes de télévision sont contrôlées par les pouvoirs publics et où les chaînes privées sont inexistantes ou marginales. Ce contrôle par les pouvoirs publics est théorisé comme garant d’une certaine liberté contre l’emprise des grandes entreprises de médias.
Les différents pays européens construisent leurs systèmes de télévision dans des contextes politiques assez différenciés. En Espagne et au Portugal, la télévision s’inscrit dans le contexte d’un pouvoir fort et conservateur. En Italie, trois chaînes publiques se mettent successivement en place : RAI 1,2,3, avec un système de partage d’influence entre les 2 grands partis. En Allemagne, l’expérience de la propagande nazie incite les alliés à mettre en place un système de télévisions publiques non centralisées. Même après la mise en place d’une puis de deux et trois grandes chaînes publiques couvrant tout le territoire de la RFA, les télévisions régionales demeurent plus puissantes que dans les autres pays européens ( Bavière). La télévision a une importance politique dans le système de relations avec la RDA où les émissions de l’ouest sont reçues. On parle de « la vallée des idiots » pour la zone qui ne reçoit pas les émissions occidentales.


En Grande Bretagne la télévision est développée par la BBC surnommée la « Vieille Dame ». Les émissions sont financées par la redevance. La télévision reprend l’héritage professionnel et éthique de la radio : indépendance vis à vis du gouvernement, forte éthique du journalisme. Comme la radio, elle représente de façon privilégiée la classe moyenne. Cela s’entend dans la langue employée. L’émission emblématique de la BBC « classique » est Coronation Street. La série commence dans les années 1960. Elle comporte 32 semaines/an et connaît 30 années de diffusion ininterrompue. L’intrigue est situé dans les quartiers pauvres de Manchester. Les personnages appartiennent à la classe ouvrière traditionnelle et illustrent un sentiment d’identité de classe.(Voir référence d'image postée sur ce blog il y a une semaine)
La Grande Bretagne possède aussi un réseau privé, ITV créé en 1954, lorsque le gouvernement redevient Tory, sur des bases régionales. Ses possibilités de création sont limitées pour des raisons financières. ITV fait valoir une programmation populaire, achète des séries américaines (I love Lucy, des westerns, des jeux). Elle crée la série « Chapeau melon et Bottes de cuir » qui devient un classique de l’écriture télévisuelle. L’intrigue est une parodie légère d’intrigues policières ou liées à la guerre froide ; « l’homme de main » est … une femme spécialiste en arts martiaux et vêtue d’une tenue sexy ( « bottes de cuir », mini-jupes…) ; dans la série les femmes ne peuvent jamais être tuées mais il n’est pas impossibles qu’elles soient soumises à d’improbables sévices à connotations sexuelles (être enfermée dans une cage vêtue d’une combinaison collante, en compagnie d’un python …)

En France la télévision publique est héritière de la radiodiffusion publique. Au sortir de l’occupation le système de radiodiffusion s’est organisé autour d’un poste public en position de monopole et de postes dits « périphériques » (RTL, Europe n° 1…)
La RTF, créée en 1952 devient l’ORTF en 1964. Elle possède un monopole de diffusion et de production. Le recours systématique aux mêmes équipes et aux studios de production des Buttes Chaumont donne à ses productions une « touche » reconnaissable. Les fictions sont caractérisées, dans les année 1960-70, par l’importance des décors et des costumes et par une façon de filmer héritière du « cinéma de qualité" des années 1940. En 1964 apparaît la 2e chaîne, en 1967 la couleur et la 3e chaîne. En 1968 sont autorisées les publicités de marque, de façon encore très limitée
L’apparition de la télévision privée se fait dans un contexte compliqué. Les partis de droite qui sont au pouvoir de 1958 à 1981 devraient en principe soutenir l'initiative privée mais le pouvoir craint de perdre le contrôle du système d’information. Le gouvernement libéral de Valery Giscard d’Estaing freine ainsi l’introduction de télévisions régionales, envisagées dès 1974. Le parti socialiste, dans l’opposition depuis 1958, soutient une "libéralisation" de principe de la télévision sans en préciser la forme. Par ailleurs les téléspectateurs expriment le désir de programmes plus variés, sur le modèle américain. Les professionnels de la publicité comme les industriels souhaitent voir augmenter les plages de publicité. Les industriels des médias souhaitent pouvoir investir librement dans un secteur prometteur. Le résultat est une libéralisation progressive de la télévision après l’élection de François Mitterand, en 1981, pour répondre à des intérêts très divers, dans un contexte où l’on a, en outre, peur des effets culturels et politiques de la multiplication des petites antennes de réception individuelles qui permettent de recevoir, notamment, les télévisions du Maghreb. L’options du plan câble est écartée. Le système va voler en éclat sous la pression des annonceurs et du public (crise des radios libres). En 1984 apparaît Canal+, chaîne à péage offrant beaucoup de sport et de cinéma, chaîne créée par un homme d’affaires proche de F. Mitterand qui reçoit l’autorisation d’utiliser le vieux réseau VHF noir et blanc. La Première chaîne de l’ORTF est vendue à l’industriel du bâtiment Bouygues. En 1985, la 5e chaîne est créée par l’industriel italien Berlusconi. M6 émet en direction des jeunes avec des programmes essentiellement musicaux.
La télévision par satellite ne déstabilise pas les systèmes de télévision nationaux. Dans tous les pays européens on reçoit TV Sat et Sky Channel mais l’espace de réception se révèle difficile à unifier rapidement en raison de problèmes de langue et de cultures. Les publicités par exemple ne fonctionnent pas de la même façon dans tous les pays. Les fictions ne sont pas toujours exportables. Des groupes médias se créent cependant sur la logique à l’œuvre aux Etats Unis pour intégrer verticalement la TV dans un groupe allant de l’édition (écriture des histoires) au cinéma, la video, et les jeux..

2. Contenus
L’analyse du contenu de la télévision française et de son rapport au public permet de distinguer deux modèles différents qui opposent pour parler simplement la télévision classique à la « néo-télévision ».
A. la télévision classique
La Télévision classique, illustrée par l’ORTF –a été brillamment étudiée par Jérôme Boudon dans La Télévision des années de Gaulle. Le système n’est pas immobile; il est traversé de tensions qui opposent modernité et tradition, pluralisme et dirigisme, ce qui suscite des crises et des adaptations permanentes.
Dans le domaine politique, la question de la liberté des informations télévisées et des magazines d’information met régulièrement le gouvernement en difficulté, en raison du contrôle direct du ministre de l’information sur le système. (Peyrefitte…; 1972 A armes égales « Messieurs les censeurs … », Maurice Clavel).
Dans le domaine culturel les innovations entrent de façon très lente dans la mesure où l’on prête une attention extrême au grand public et à ses goûts, supposés conservateurs. Les innovations « offertes » ne sont pas toutes acceptées. Par exemple, les Shadoks, dessin animé fondé sur l’absurde, doivent être déprogrammés. Le réalisateur J-C Averty montre dans une émission de divertissement des bébés ( des baigneurs en celluloïd)passés à la moulinette : cet emprunt, quarante ans après, au surréalisme, fait scandale. Une speakerine est renvoyée parce qu’elle a montré ses genoux à l’antenne, au moment où apparaissent les mini-jupes dans la rue ….
C’est une télévision dite « de grille », fondée sur des rendez vous réguliers. Les programmes sont des « promesses tenues ». Les fictions sont le reflet d’une société hiérarchisée, relativement conservatrice sur le plan des mœurs, masculine, centrée sur la vision de l’identité nationale transmise par l’école. (Voir les séries policières "Les Cinq dernières minutes"). Elle est cependant capable d'être un lieu collectif où s'expriment les transformations de la société. On s'en rend compte en analysant de plus près certaines émissions.
- Les formes détournées du débat politique : La Caméra explore le temps (voir film diffusé en cours)
L’émission La Caméra explore le temps illustre bien les ambiguïtés et les tensions de cette approche.
Ses trois auteurs ont des positions politiques différentes. Alain Decaux est un catholique progressiste; André Castelot est royaliste, Stellio Lorenzi, réalisateur, est de sensibilité communiste. En 1978, en pleine campagne électorale, est diffusé en feuilleton son film Zola ou la conscience humaine. Les deux autres protagonistes de La Caméra explore le temps sont les auteurs de best sellers d’ histoire populaire (livres sur Louis XVII par exemple). Ils ont été producteurs d’émission radio comme La Tribune de l’histoire ( depuis 1951). La Caméra explore le temps comprend à ses débuts un débat associé à une dramatique en direct (1957-1965).
Les sujets évoquent des valeurs universelles : la lutte contre le fanatisme, contre la répression, l’intolérance, pour le débat politique : ex: 1961 Les Templiers, 1962 L’Affaire Cinq Mars; 1963 L’affaire Calas, 1964 La Terreur et la Vertu, 1966 Les Cathares. La transposition d’enjeux démocratiques contemporains est immédiatement relevée dans la presse. Les taux d’audience sont excellents : L’affaire du collier de la reine : 85 %; Danton : 64 %, Robespierre 75 %. Les lettres envoyées à la chaîne montrent qu'il y a ré-interprétation par les auditeurs à travers leur vécu ( ex. à propos des Cathares, un téléspectateur écrit , « j’ai eu honte … »).
- Une émission en résonance avec la société française, Jacquou le Croquant
Les Cathares, en mars 1966, sont la dernière émission diffusée dans le cadre de La Caméra explore le temps. A Toulouse on descend dans la rue à l'appel du mouvement occitan. Lorenzi est écarté. Comme compensation il est autorisé à réaliser Jacquou le Croquant diffusé en 1969.
Le roman original a été écrit par un militant républicain et anti-clérical, Eugène Le Roy, en 1899. Lui- même est l’enfant de domestiques travaillant dans un château du Périgord. Il est sensible à la misère des paysans du XIXe siècle. Il en attribue la cause à l’attitude cruelle de la noblesse locale, constituée de grands propriétaires terriens soutenus par le clergé. C’est aussi la vision diffusée par les livres d’école de la IIIe République. Son roman est publié dans des journaux républicains locaux puis par l’Humanité en 1907
En 1969 Jacquou est un livre largement diffusé dans les milieux de la paysannerie française qui par ailleurs souffre de la mise en place du marché commun agricole. Le texte appartient au patrimoine du mouvement paysan dont l’un des thèmes porteurs a été la dénonciation du métayage (supprimé en 1944).
Le récit se présente comme les souvenirs du narrateur qui au moment du récit est aussi vieux que le siècle. Le récit télévisé respecte le texte et l’illustre par la figure d’un enfant plein de charme et d’innocence. La narration est fondée sur l’opposition frontale entre deux personnages : le comte et Jacquou. Elle fait l’objet d’une dramatisation mélodramatiques : ainsi le Comte fait enfermer Jacquou dans les oubliettes du château
Le roman appartient à la littérature populaire de type régionaliste. Il offre un plaisir du texte fondé sur la reconnaissance de formes narratives familières. « Bons » et « mauvais » sont clairement identifiés, les péripéties appartiennent au roman d’aventure avec une touche de mélodrame. La façon de filmer est conçue de façon à ne pas dérouter le spectateur. L’image soutient l’écriture et souvent illustre le récit de façon très fidèle. La lecture de l’image est facile : dans les scènes où les paysans s'opposent aux habitants du château, les personnages du même bord apparaissent groupés, leurs vêtements sont dans des teintes analogues …. Le texte est explicité lorsque ses références sont trop anciennes. Par exemple la dimension économique injuste du métayage, que les spectateurs de 1969 ne connaissent pas forcément, est illustré dans un prologue.
Jacquou… illustre la façon dont le feuilleton historique à l’ORTF s’insère dans une culture politique et historique populaire. Il dit des choses importantes pour la société (les paysans en colère contre des décisions européennes manifesteront avec des pancartes « Jacquou c’est nous » …)
La logique de la néo-télévision sera très différente.

B. La néotélévision ( à suivre)
-----------Fin ----------------

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