mercredi 19 mars 2008

Conférence donnée le 20 mars 2008 à l'EHESS dans le séminaire de Bertrand Reau et Saskia Cousin


Catherine Bertho Lavenir. Séminaire " Tourisme : recherches, institutions, pratiques" de 17 h à 19 h, salle 215, 54 bd Raspail
«Le plaisir comme moteur du voyage automobile »
Pourquoi s’intéresser au plaisir dans le cadre d’un séminaire consacré à l’histoire du voyage ? En premier lieu parceque le plaisir est une composante essentielle et ancienne du voyage. Or lorsque apparaît l’automobile, les formes du voyage d’agrément se transforment et les plaisirs du voyage prennent des dimensions jusqu'alors inexplorées : les joies de la conduite sportive par exemple représentent des expériences neuves. Il se trouve, par ailleurs, que le discours associé au tourisme automobile ne peut pas être dissocié de la communication d’entreprises intéressées à la diffusion de cette pratique : industriels de l’automobile et du pneu et groupes chargé du lobbying en faveur de l’automobile sont prêts à dire et à faire dire ce que doit être le bon voyage automobile et quels plaisirs les touristes peuvent en tirer. Si l'on considère plus généralement les sociétés industrielles du XXe siècle, le plaisir s'affiche comme le moteur d’une nouvelle économie de la consommation, et le désir est le ressort principal de la publicité, qu’on appelle encore la réclame. Le voyage automobile va donc se trouver associé à la mise en place de la grande économie du désir, fondement de la société de consommation.

Dans le texte ci-dessous on s’intéressera à trois points différents. En premier lieu on relira un texte sur le plaisir du voyage inséré en tête de l’un des premiers guides touristiques français de l’époque du chemin de fer pour comprendre ce que l’on appelle « plaisir » au moment où l'expérience ancienne du voyage est révinvestie dans l'économie nouvelle des chemins de fer. On analysera ensuite les plaisirs propres au voyage automobile tels qu'ils sont décrits dans les magazines spécialisés à l’époque pionnière des années 1895-1914. On considérera enfin la correspondance d’une voyageuse du début du siècle pour voir dans quelle mesure les thèmes énoncés dans les médias correspondent à une expérience plus intime.
I. La place du plaisir dans le voyage traditionnel
L’anticipation des joies à venir
Dans tous les voyages modernes le plaisir est une composante du voyage. En premier lieu l’anticipation des joies à nourrit le désir de partir. Le dramaturge italien Goldoni le décrit avec vivacité dès le XVIIIe siècle dans la trilogie de la Villégiature, pour faire semblant ( ?) de s’en indigner. Il fustige le goût des plaisirs qui annime ceux qui partent en l' opposant au sérieux de ceux qui restent :
« Jusqu’où, je me le demande jusqu’où va aller cette manie de la villégiature, cette rage de partir en vacances ?
[1] … Partir, partir, on ne pense plus qu’à ça ; affaires, familles, plus rien de compte … » .
Le temps du voyage procure lui aussi ses bonheurs longuement détaillés dans les lettres et récits qui donnent à leurs lecteurs l’idée que le voyage est non seulement possible mais aussi désirable. Nombreuses sont, dans les correspondances, les adresses au lecteur qui associent de façon explicite la description des plaisirs du voyage à l’injonction d’imiter leur auteur.
Un bénéfice moral
Les collections de guides touristiques imprimés ont aussi pour fonction de décrire les plaisirs à venir. Un texte retiendra ici notre attention par qu'il représente une réflexion complète sur les plaisirs du voyage à pied. Ce texte est intéressant non seulement parce qu'il nous permet de comprendre ce qu'on appelle "plaisir" au tournant des années 1830, dans toutes ses composantes philosophiques, religieuses et esthétique, mais aussi par sa place dans l'aconomie de l'édition. Il n'est pas indifférent que ce long texte inaugure la série des guides imprimés destinés à promouvoir l'économie du voyage ferroviare d'agrément.
Le premier titre de la grande série française des Guide Joanne publiés par Hachette, Itinéraire de la Suisse de 1857 (deuxième édition augmentée, la première datant de 1853) s’ouvre par une réflexion très complète sur ce qui fait le plaisir du voyage. Dans la rubrique «Conseils aux voyageurs » Joanne reprend une longue réflexion de l’écrivain Toepffer ,tirée d’un ouvrage non précisé édité en 1838. Nous allons en analyser toutes les dimensions.
En premier lieu Toepffer inscrit le plaisir lié à l’expérience du voyage dans une tradition philosophique où s’opposent stoïciens et tradition chrétienne
[2].
Certains philosophes, écrit-il, pensent que le bonheur parfait est impossible
« Les philosophes chrétiens ou autres , les sages eux-mêmes, mentor aussi, avancent en cent rencontres[…] qu’il n’est point sur cette terre je ne dis point de vie mais de moment dans la vie où l’homme goûte une félicité parfaite.
Toepffer en revanche a expérimenté dans le voyage le bonheur parfait
« La main sur la conscience, devant Dieu, qui sait la vérité, nous déclarons, en ce qui nous concerne, cette assertion parfaitement fausse,sans prétendre d’ailleurs contester, encore moins nier, aucune des amertumes, aucun des maux dont la vie des hommes est inégalement mais infailliblement semée. Oui nous avons connu non pas des moments, non pas des heures, mais des journées d’une félicité parfaite, sentie, d’une vivante et savoureuse joie, sans mélange de regrets, de désirs, de mais, de si, et aussi sans l’aide d’un vœu comblé , sans le secours de la vanité satisfaite ; et ces moments, ces heures, ces journées, c’est en voyage, dans les montagnes,, et le plus souvent un lourd havresac sur le dos, que nous les avons rencontrés,non sans surprise, puisqu’enfin nous nous piquons d’être philosophe chrétien, mentor autant qu’un autre, mais avec une gratitude émue qui bien sûrement n’y gâtait rien.
Il y a trouvé « Je ne sais quoi de pur, d’élevé, de joyeux »…
« A la vérité nous ne portions, outre notre sac, point de crêpe au chapeau, point de deuil dans l’âme ; mais d’ailleurs notre passé était laborieux , notre avenir tout entier dans l’espoir et dans le travail, notre condition la même que celle de la plupart des hommes…et cependant je ne sais quoi de pur, d’élevé, de joyeux nous visitait, attiré, je crois, par la marche, par la contemplation, par la fête de l’âme, par la réjouissance des sens, et retenu, nous le supposons, par l’absence momentanée de tous ces soins, ces intérêts ou ces misères, qui au sein des villes et dans le cours ordinaire de la vie occupent le cœur sans le remplir.
…et appris à conquérir de vraies joies en marchant
« Ainsi donc philosophes, réformez votre doctrine dans ce qu’elle peut avoir de trop chagrin. Assez de maux nous resteront, si vous nous laissez l’espoir de quelques félicités parfaites, bien que passagère ; et au lieu de vous borner trop exclusivement à dresser l’homme pour le malheur, occupez vous aussi un peu de lui enseigner tout ce qu’il peut conquérir de vraies joies au moyen d’un cœur sain et de deux bonnes jambes, c'est-à-dire en marchant en toutes choses à la conquête du plaisir, au lieu de l’acheter tout fait ou de l’attendre endormi »
Le but du voyage est, dans cette conception, de procurer un plaisir de bon aloi, inscrit dans une philosophie chrétienne, teintée de sensibilité protestante. Il est légitime de chercher des moments de félicité parfaite sur cette terre mais ce plaisir se mérite. On y accède par l’ascèse du voyage (sac au dos…), en se détachant des fausses valeurs de la vie urbaine, en revenant en soi–même et en accédant à la beauté de la création. "

Quelques lignes plus loin, Joanne à nouveau cite longuement Toepffer : d’une part, dit ce dernier, les riches n’ont pas le monopole du plaisir – thème philosophique classique - ; d’autre part le plaisir n’est pas programmable ; c’est le voyage qui en fixe les conditions ; enfin c’est dans le rapport aux autres que se créent les conditions du bonheur qui réside dans des relations harmonieuses aux autres.

Les riches ne sont pas mieux faits pour le bonheur
« Ce n’est pas tout qu’un plan de voyage heureusement tracé, sans quoi verrait-on tant de gens qui passent des mois à tracer toutes les étapes d’une excursion, à en assurer à l’avance toutes les occasions de plaisir, d’agrément, de commodité confortable, si cruellement déçus quelquefois, si mortellement ennuyés au milieu de leurs agréments, si monstrueusement baillants au sein de leurs plaisirs, réussis pourtant, servis chauds et à point ! Non sans doute !
Le plaisir est insaisissable et difficile à programmer
« Tout le monde s’amuserait, les riches surtout, si l’on pouvait préparer le plaisir, le salarier et lui assigner rendes-vous. Mais il n’en n’est pas ainsi. Rien de libre et d’indépendant comme ce protée ; rien sur quoi on puisse compter à l’avance, ou qui plus rapidement s’envole et vous délaisse. Il fuit l’apprêt, la vanité, l’égoïsme ; et à qui veut le fixer, fût-ce pour un jour seulement, il joue des tours pendables. C’est pour cela qu’il est à tous et à personne, qu’il se présente là où on ne l’attendait pas et que, contre toute convenance, il ne se présente pas à la fête où l’on n’attend que lui.
Le voyage sera l’un des meilleurs moments pour le saisir. D’une part le mouvement du corps dispose l’esprit
« On ne peut nier cependant que certaines conditions ne favorisent sa verve et, en voyage, si les touristes sont jeunes, si la marche, le mouvement, la curiosité animent corps et esprits ;
D’autre part les relations humaines créent du bonheur
« ; si surtout nul ne s’isolant et chacun faisant du bien-être et du contentement communs, son affaire propre, il en résulte des égards, des dévouements ou des sacrifices réciproques, en telle sorte que la cordialité règne et que le cœur soit de la partie, oh ! alors le plaisir est tout pris., il est là dans la troupe même, il s’y acclimate, il ne la quitte plus ;
Ce ne sont pas les conditions objectives du voyage mais le travail sur soi de voyageurs qui produisent du bonheur
« et ni la pluie, ni le beau temps, ni les plaines ne peuvent plus l’en chasser. Les grandes pensées viennent du cœur, a-t-on dit ; et le plaisir, d’où vient-il donc ? Du cœur aussi. Lui seul anime, féconde, réchauffe, colore … Et voilà pourquoi il ne suffit pas de tracer un plan de voyage »
Plaisir et chemin de fer : stimuler la consommation
Ce texte qui propose une véritable théorie des relations entre plaisir et voyage est issu de la plume d’un enseignant suisse, pionnier des randonnées pédestres en montagne, et se réfère essentiellement à l’expérience du voyage à pied. Il n’est cependant pas sans importance qu’Adolphe Joanne le place en introduction de l’un des premiers guides publiés par Hachette dans la collection destinée aux voyages en chemin de fer, qui s’ouvre par ailleurs sur une description détaillée des liaisons ferroviaires suisses.
On se trouve en effet au début de la décennie 1850 à l’orée d’un tournant qui transforme définitivement le voyage en marchandise et qui va faire, à travers la publicité, du plaisir l’un des moteurs de la consommation. Les guides touristiques imprimés de cette génération sont directement liés, on le sait, à la constitution d’un marché du voyage d’agrément. Le voyage devient de façon plus accentuée encore qu’auparavant une marchandise. On peut le construire soi-même, à l’aide des indicateurs (Bradshaw, Chaix) et des guides (Baedeker, Joanne, Murray…) ou l’acheter « clef en main » auprès des premières agences spécialisées telles que l’agence Cook. Le voyage entre alors dans une logique de marchandise. C’est aussi l’époque où se structure la publicité – on dit la réclame – comme moyen de stimuler la consommation. On a montré comment les affiches des compagnies chemin de fer offrent la promesse visuelle d’un plaisir à venir.

II. Plaisirs automobiles

Lorsque apparaît l’automobile – que l’on datera par convention de la course Paris-Rouen de 1895 – l’association rhétorique du plaisir et du voyage a déjà une certaine ancienneté et une fonction pratique. Les automobilistes vont alors cherchera à comprendre cet expliquer ce qui fait le plaisir particulier du voyage automobile. Des thèmes spécifiques émergent;d’autres, plus anciens, sont seulement réactualisés dans le contexte précis du voyage automobile.

Les sources aujourd'hui disponibles attrirent l'attention sur une dimension importante de la question. Directement ou indirectement un grand nombre d’entre elles sont liées à des acteurs économiques qui ont intérêt à diffuser la pratique du voyage automobile. La réthorique du plaisir est inextricablement liée à la promotion d’une activité nouvelle dans le cadre de ce qui devient peu à peu la société de consommation.

Au nombre des sources publiées on comptera les revues et annuaires des associations spécialisées Touring Clubs et Automobile Clubs qui souvent publiaient des récits rédigés par leurs adhérents. Le plaisir du voyage est en effet l’une des dimensions de leurs écrits, en particulier parce que la fonction de ces revues est de construire une figure sociale acceptable du voyageur automobile. Les associations ont comme fonction le lobbying en faveur de l’insertion de leur activité – le tourisme automobile – et l’une de leur stratégie est donc de convaincre le plus grand nombre de gens possible d’adhérer à l’association. Il va falloir montrer en quoi le voyage automobile est désirable et donc élaborer un discours à cet égard.
La grande revue illustrée L’Illustration sera une autre source. Elle publie chaque année un numéro spécial consacré au tourisme motorisé au cours des années 1930. Enfin mémoires et romans permettent de reconstituer ce qu’étaient les plaisirs liés à l’automobile d’un point de vue plus personnel et moins liés aux industriels du secteur.

Dominer un objet technique
Une première dimension du plaisir spécifique au tourisme automobile est liée à la question de la compétence technique. Parmi les membres du TCF (comme parmi ceux du Touring Club italien) il y a un nombre significatif de représentants des nouvelles professions nées de la seconde révolution industrielle : employés supérieurs des chemins de fer, conducteurs des travaux publics, et surtout ingénieurs
[3].

Ces adhérents développent un discours particulier lié à la technique. Sous leur plume, le plaisir du voyage est lié au fait de maîtriser un dispositif mécanique, de dominer un moteur, de se montrer compétent dans un domaine technologique. Les textes développant ce thème sont bien sûr plus nombreux au début du siècle, à l’époque des voyages pionniers, mais ils ne disparaissent pas totalement par la suite. Le cadre géographique des exploits de leurs auteurs devient simplement plus exotiques

L’article de André Berthelot «En Automobile à travers les Alpes » publié dans la Revue mensuelle du Touring Club de France à partir de janvier 1910 est une bonne illustration de ce point de vue. Il est tout imprégné de la fierté que ressent son auteur, qui a organisé un petit convoi de « voiturettes » (dont l’une est conduite par une femme, en voilette verte) pour aller de Paris à Venise et retour en traversant les Alpes suisses. Le choix technique risqué de préférer des véhicules peu puissants mais légers à des véhicules lourds s’est avéré le bon. L'organisateur du voyage a montré que l’on pouvait monter dans les Alpes avec une « voiturette » là où de lourdes voitures aux châssis imposants ne passaient pas. Refaisant pour les lecteurs de la revue du Touring Club de France en 1910 le récit de son voyage côte après côte, col après col, l’auteur se réjouit de la pertinence de ses choix stratégiques et techniques et ne cache pas le sentiment de « triomphe » qui l’envahit lorsqu’enfin il atteint un sommet :

« Nous prîmes le chemin de Misurina. Nos voiturettes y accomplirent leur plus bel exploit ; au pied d’une côte qui est légendaire même dans ce pays alpestre nous trouvons une 40 chevaux stoppée et garée dans la prairie. Le chauffeur nous avertit avec un sourire de pitié qu’il n’y avait rien à faire…les douaniers nous avaient également avertis avec un air goguenard , que nous n’irions pas très loin et qu’en tout cas nous ne monterions certainement pas jusqu’au lac. Nous nous lançons et au bout d’une trentaine de mètres la voiture s’arrête; on emballe le moteur, on pousse la roue pour démarrer du gravier et nous repartons ; deux fois il faut répéter cet effort, mais l’escarpement est surmonté et triomphalement nous arrivons en auto au ravissant lac de Misurina
[4] »

Quelques jours plus tard le même prend plaisir à descendre de nuit un grand col interdit au trafic dès la fin du jour. Même les mésaventures désagréables (tomber en panne et devoir pousser son véhicule, voir son moteur prendre feu au garage même, ou encore détruire pneu et jante sur une route totalement défoncée) participent paradoxalement au plaisir. Intégré dans le récit rétrospectifs, ils soulignent la difficulté de l’entreprise et la compétence de celui qui s’est joué des embûches.

Conduire
Dans cette perspective conduire est aussi la source de joies violentes et simples. Celle par exemple de voir se dérouler devant soi un espace lisse et bien dessiné sans aucun obstacle, d’entendre ronronner un moteur, de passer sans à coup ses vitesses. Le poète futuriste italien écrivait en 1909 dans Le Figaro
« Nous chanterons […] l’automobile de course, son souffle près d’exploser et ses grands tubes lovés comme des serpents sur le capot. Une automobile qui siffle come une salve de mitrailleuse est plus belle que la Victoire de Samothrace
[5] ».

En 1912 le Docteur Bommier, qui consacre un ouvrage entier à l’art de conduire une automobile
[6], côtoie lui aussi le surhomme :

« L’automobile substitue aux contemplations de jadis une réflexion moderne qui s’appelle le coup d’œil. Sa vitesse dévorante implique la nécessité d’un jugement immédiat et net : elle développe en nous une faculté nouvelle, l’intuition, qui n’est autre que l’impression foudroyante de l’obstacle et l’intelligence suraiguë des moyens de la franchir. Sur elle vous êtes sur la Vie même que vous chevauchez. Les rampes viennent à vous et vous désignent l’effort et parfois la Vie se refuse. La Vie cale et il fat cependant arriver au faîte et on y arrive. Il faut passer entre deux voitures pour ne pas changer de vitesse et ces deux voitures sont hostiles et ces deux voitures sont les embûches de l’existence – et vous filez entre les embûches, et vous retrouvez la route libre ![…] dans six mois la souple et violente et magique automobile aura formé votre décision[…]
Maîtriser la technique, c’est être l’homme de l’avenir
"Craindre la graisse qui salit, l’essence qui explose, l’électricité qui secoue, être le monsieur qui ne peut ou ne sait toucher à tout, c’est se condamner à rester le colis qu’on transporte et à ne jamais devenir la main et l’intelligence qui conduisent »

Doubler
Pour ces conducteurs affamés de puissance la route est un espace hiérarchique qui leur offre, lorsque tout va bien, le plaisir d’affirmer leur supériorité technique et sociale. Doubler son prochain sur la route est un évènement trivial dont on a sans doute sous-estimé l’importance dans l’histoire des sociétés occidentales (c’est par exemple une source de mortalité jamais identifiée en tant que telle). C’est aussi un leivmotiv dans les récits de voyage automobile, qui s’inscrit dans un cadre plus vaste : celui de la lutte entre automobilistes et autres usagers de la route pour le contrôle de l’espace public.

La transposition sur la route de rapports de force sociaux et économiques est une composante ancienne du voyage. « Faire manger la poussière » à un autre véhicule, dépasser la diligence qui vous précède, prendre tous les chevaux au prochain relais et occuper tous les lits à l’auberge sont des incidents plaisants qui émaillaient les récits de voyages en voiture attelée. Le marquis de Custine exilé en Russie au début du XIXe siècle raconte avec délectation un épisode de ce type.

Vers 1900 l’automobiliste ne supporte pas mieux celui qui lui barre la route. Il exècre le charretier indolent qui occupe toute la largeur de la voie et méprise le possesseur d’un véhicule moins rapide ou moins puissant qui le précède. Montrer sa supériorité financière, technique, sociale et retrouver la liberté d’avancer se combinent pour faire du moment du dépassement un moment de plaisir avoué. Les plus beaux, les plus dangereux, les plus mémorables sont toujours racontés. On en trouvera un exemple dans un recueil inattendu : les souvenirs de voyages de Simone de Beauvoir, qui sert de chauffeur à Jean-Paul Sartre lors de leurs voyages en Italie. C’est elle qui parle :

« J’étais émue quand dans l’après-midi je repris le volant. Cette nouvelle manière de voyager – en automobile, elle au volant – lui plairait-elle ? Je craignais de l’en dégoûter par un excès de maladresse ; mais non ; dans les villes la gaucherie de mes manœuvres ne l’impatientait pas ; sur route rien ne troublait son flegme sauf la muflerie de certains Italiens qui me doublaient sans me distance : « Dépassez-le, allez-y. » l’Italien accélérait ou même zigzaguait pour garder son avance ; Sartre ne me laissait pas de répit que ne la lui ait reprise
[7] »


Le goût de la vitesse vs goût de la route
Dès les années 1920 la vitesse est l’un des grands plaisirs de l’automobile mais les revues spécialisées apprennent au voyageur à ne pas réduire son plaisir à celui de « foncer ». En 1934 l’Illustration publie un article judicieusement intitulé « La route, la vitesse et la vie », illustrée par vignettes montrant des chaussées encombrées par des chiens, des vélos, des bœufs et un marché, (voir ci-dessus) qui se conclut sur un éloge de la route libre offerte aux plaisirs de la vitesse :

« la route, pour nous qui roulons, reste exaltante et belle. En dépit de tout et de tous, de la barrière, des bêtes, du piéton, des roues folles et du mastodonte ambulant, la route s’offre à nous comme la plus enivrante promesse. Quand nous prenons la route, la prévision ne réduit pas notre attente des joies et nous ne songeons point à la mauvaise chance que peuvent détenir les hasards – tout cet imprévu que crée la vitesse et qui met une sarabande d’images dans les courses de notre vie
[8]»

Cependant les automobilistes ont appris à décliner le plaisir du voyage sur d’autres registres. Au cours des années 1930 la promenade au bois et le concours d’élégance automobile appartiennent encore aux codes de la vie mondaine et de la villégiature (mais l’on s’éloigne ici du voyage). En revanche la question du paysage est au coeurs du discours sur le bon voyage automobile. Les idéologues du Touring club n’hésitent pas à consacrer de longs papiers à explorer ce que doit être un « bon" voyageur en automobile. Dès les années 1920 ils s’attachent à délégitimer la vitesse pour valoriser au contraire le voyage automobile qui associe la recherche des paysages rares à une sage lenteur qui permet de profiter des points de vue.

Paysages rares et distinction

Quels paysages rares ? L’automobile affranchit les voyages du tracé des lignes de chemin de fer. Un nouveau plaisir émerge alors, directement associé à celui de découvrir des paysages rares, et il se décline comme l’une des variantes du désir de distinction. Les premiers voyageurs en automobile se mettent en effet en route après soixante ans de voyage ferroviaire. Les vallées des Alpes suisses, les rivages de la Méditerranée, les vallées proches des grandes villes sont alors visitées par des touristes venus en train et en voiture attelée.Leur nombre a cru exponentiellement après 1880, accélérant la dévaluation symbolique du voyage touristique tel qu’on le concevait au milieu du siècle, comme en témoignent les ouvrages satiriques de Jérôme K Jérôme (Trois hommes en voyage) . Or, Jean-Didier Urbain l’a montré dans L’Idiot du voyage, le désir de distinction est structurel dans l’économie symbolique du voyage.

Les premiers voyages en automobile, parce qu’ils permettent à leurs protagonistes d’aller ailleurs et autrement, leur assurent donc des satisfactions symboliques dont leurs écrits se font l’écho.

Au début du siècle, le paysage se mérite en fonction de l’habileté et de l’audace des conducteurs. Ainsi plus la route est difficile, plus les paysages sont pittoresque et plus les voyageurs jouissent du sentiment d’être des êtres d’exception, élevés au dessus du commun. Le Touring Club de France va même co-financer des routes dans des endroits auparavant impraticables : les gorges du Tarn et du Verdon, le massif de l’Estérel, la nouvelle route des Landes. Dans les routes d’altitude le chemin de Lourdes à Gavarnie s’ouvre aux automobiles, ainsi que la Grande route des Alpes, d’Evian à la Méditerranée. Elles offrent un double motif de satisfaction : celle de se sentir pionnier sur des chemins nouveaux et d’associer le frisson de la peur à la contemplation de paysages somptueux.

C’est ce genre de route qu’emprunte en 1909 Anne Marie Palardy, voyageuse québécoise séjournant à Lourdes

« Nous arrivons d’une longue promenade. Partis à 11h ½ nous étions à Eaux-Chaudes à midi, et quel pays nous avons traversé ! Tout le temps dans les montagnes et ce chemin international suspendu à la montagne comme une corniche ; et nous montons et nous montons à plus de 1200 pieds et par des chemins si ravissants. Jamais de ma vie je n’ai vu de semblables panoramas. ... Toute cette route par un chemin merveilleux . Nous sommes suspendus pour ainsi dire au flanc de la montagne et nous montons. Ce chemin est route nationale : c’est vous dire si c’est beau. ... »
[9]

Au fur et à mesure que le siècle avance cependant, la conquête des lieux rares se fait plus difficile en Europe. Elle se reportera sur les colonies. Dès 1905 le Guide Michelin France-Algérie-Tunisie précise qu’en Tunisie les pistes sont difficilement accessibles après les pluies et qu’il faut apporter des pelles dans la voiture mais conclut :
« On ne regrettera pas du reste ces petits inconvénients devant l’intérêt de premier ordre qu’offrent certaines régions non encore reliées au réseau routier et accessibles seulement par des pistes »
[10]

En métropole l’intérêt se reporte sur les interstices du territoire

Distinction au petit pied : la beauté des interstices

Le bon voyage automobile est celui qui permet de découvrir dans les interstices du territoire des beautés ignorées du profane. Un récit publié en 1932 dans le numéro spécial annuel de l’Illustration consacré au tourisme construit ainsi la différence entre la pratique ordinaire et celle des automobilistes distingués. Les touristes ordinaires sont en 1932 ceux qui voyagent en groupe et en autocar. .

« …cette région, la Haute Loire n’a ni la majesté alpestre ni la grâce pyrénéenne mais une certaine beauté grave et farouche bien attachante aussi elle ne se révèle point à tout venant. Il faut s’y attarder, se donner la peine de la connaître, de la comprendre et surtout ne pas réclamer d’elle ces curiosités épisodiques, ces attractions pour passagers d’autocars dont d’autres régions sont prodigues. Par exemple, si le vieux chemin d’Ally vous attire, sachez d’avance qu’il ne vous mènera qu’à un très pauvre village ; mais réjouissez-vous de pouvoir, grâce à lui, pénétrer jusqu’au cœur de cette nature au sourcil froncé. D’ailleurs sans quitter la route qui longe la rivière, vous trouverez tout de même du pittoresque de carte postale si vous y tenez absolument. A Chilhac les eaux calmes reflètent une église romane et un beau mur de basalte. A Lavoute, l’Allier , dans un coude nettement dessiné, enserre une presqu’île exiguë où s’allonge un village
[11].
La reconfiguration des guides

Ce goût affiché pour les interstices se traduit par la réécriture des guides touristiques. Comparons par exemple les guides Hachette de la région de Saint-Malo avant et après l’arrivée de l’automobile. En 1880 le vieux guide Joanne destiné à des voyageurs arrivant en train proposait à ses lecteurs une carte sommaire de la Rance. En 1920 son successeur, devenu le Guide Bleu offre une carte précise à des lecteurs qui doivent se débrouiller tout seuls. La précision est de l’ordre du kilomètre et l’on indique, au bout d’un chemin de ferme, un menhir auparavant ignoré.
[12]

III. Un plaisir authentique ? les enseignements des écrits intimes

La plupart des textes cités ci-dessus sont extraits de publications influencées par la politique de communication des grands industriels de l’automobile. Les guides Michelin sont financés par de la manufacture du même nom. Les numéros spéciaux consacrés au Tourisme par L’Illustration sont emplis de publicités pour les automobiles. Les revues du TCF et de l’Automobile Club sont animées par des militants enthousiastes de la chose automobile.

Les thèmes repérés ci-dessus sont développés au sein de campagnes de publicités que nous n’avons pas le temps d’analyser ici mais qui mettent en jeu des ressorts proches de ceux que nous avons identifiés. Comment peut-on essayer de voir si ces ressorts du plaisir et du désir sont réellement ceux qui sont mis en œuvre dans la reconfiguration du voyage automobile ? L’une des possibilités est de s’intéresser aux journaux intimes et lettres personnelles de voyageurs. Les archives de Chicoutimi conservent à cet égard un document très intéressant : le recueil de lettres envoyées à ses enfants par une bourgeoise canadienne française lors d’une voyage en France en 1909-1910
[13]. Anne Marie Palardy appartient à la bourgeoisie moderniste du Québec. Son époux est un ingénieur responsable d’une grande usine de pâte à papier à Chicoutimi. Tous deux font un voyage d’affaire en France et Grande Bretagne à l’hiver 1909-10. Ils vont louer une grosse Renault avec chauffeur à Paris en décembre, et descendre vers Bordeaux, Lourdes, Bayonne, les Pyrénées puis la Côte d’Azur. Ce trajet de près de 4000 km au total est un voyage d’agrément motivé par le plaisir qu’ils en attendent même si M. Palardy a manifestement l’intention de tester la résistance de l’automobile avant d’en importer une au Québec.

Les lettres d’Anne-Marie nous indiquant quels plaisirs elle en tire. En premier lieu il apparaît qu’elle n’est pas étrangère au plaisir de dominer un objet technique même si sa position est forcément différente de celle d’un homme. Elle s’intéresse à l’aviation et rencontre Blériot. En ce qui concerne son automobile est semble fascinée par le chauffeur et rapporte avec précision et pertinence les explications qu’il donne lors de pannes tout en admirant son habileté dans les situations délicates. Elle a une opinion sur les routes pavées, le revêtement de la chaussée, le profil de la route.
“Je n’ai pas encore parlé des routes de France, écrit-elle. Les chemins que nous parcourons ce sont les grandes routes, les routes dits de la « Grande Armée ». Si Napoléon n’avait fait dans sa vie que de doter la France de semblables voies, il est déjà célèbre. Je ne puis vous donner une idée de ces chemins. Aux Etats-Unis même où j’ai passé par de belles voies : celles de Albany à Glenns falls, ... etc., n’ont pas de comparaison. D’abord la voie a une longueur de près de 150 pds – le chemin lui- même a cinquante a 60 pds de large, construit en un macadam superbe que l’on travaille continuellement. Nous courrons sur une superbe route empierrée et qui a une couleur jaune"

Elle accueille aussi avec plaisir les sensations fortes qu’offre l’automobile en 1909 : effroi et plaisir mêlés. Elle raconte avec plaisir ce qu’elle éprouve dans les descentes rapides, les routes de montagne, lorsque le chauffeur fait de la vitesse, ou lorsque le vent la décoiffe.

« ....nous filons vite, vite vers Poitiers. A cinq heures et demi nous y sommes. Tout ce que je peux dire c’est que nous avons monté une côte très très abrupte, j’en ai eu bien peur » Et au départ de la ville « Ce matin à 8 H ½ nous étions en route. Nous ne faisons que traverser la ville qui est du reste très curieuse : perchée comme elle est il faut faire mille méandres et quelles petites rues étroites et tortueuses ! Mon Dieu ! J’ai vu là l’habileté du chauffeur et la force de la machine. Québec nous en forme une toute petite idée ; la côte de la Montagne mais de moitié plus étroite.
[15]»


Elle est sensible aux plaisirs de la route aime les ligne droites, les alignements d’arbres. Elle apprécie aussi les paysages et fait la différence entre les routes ennuyeuses et les routes pittoresques, admire l’échappée sur Lourdes lors de leur arrivée.

« Nous arrivons à Pau vers 4 H ½ par une voie pyrénéenne ce n’est pas peu dire. Le chemin en lui-même est toujours très beau mais très, très accidenté. C’est très intéressant de faire le contour de ces hautes montagnes. Il n’est plus question là de tunnel.
[16] »

Sur cet exemple au moins on mesure une certaine concordance entre le registre des émotions éprouvées par une voyageuse et celui des textes qui encadrent et organisent la promotion du voyage automobile. Il resterait à en vérifier la pertinence sur un plus grand échantillon et à mesurer l’évolution de thèmes au fur et à mesure que le voyage automobile se démocratise.

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[1] Goldoni cité dans C. Bertho Lavenir, La Roue et le stylo…, p. 22
[2] p. XVII. Mentor est le compagnon de voyage d’Ulysse qui l’assiste de ses avis ; Il se découvre à la fin comme étant la déesse Athéna. Montesquieu reprend le personnage au XVIIIe siècle, aussi dans la posture de celui qui conseille et donne un sens aux péripéties du voyage
[3] Ces derniers representent x % des adherents du TCF en …
[4]André Berthelot, « En automobile à travers les Alpes », TCF Revue mensuelle, 1910 p. 78
[5] manifeste Futuriste cité dans Enrico Prampolini « L’esthétique de la machine et l’introspection mécanique dans le domaine de l’art » dans Leger et l’esprit nouveau 1918-1931, Musées de la Ville de Paris, 1982, p. 214
[6] Dr Bommier, Sur la route, Dunod, 268 p. , p. 5
[7] Simone de Beauvoir, La Force des Choses, Gallimard t. 1, p. 349
[8] Alberic cahuet, la route, la vitesse et la vie, L’Illustration, Automobile et tourisme, octobre 1935, n.p.
[9] p. 21.
[10] Guide Michelin France Algérie et Tunisie, 1905 , p. 697
[11] Emile Seydan, « L’Allier vellave- Aquarelles et gouaches de P. Baudier », dans L’Illustration, 1932, non paginé
[12] C Bertho Lavenir, « La découverte des interstices », dans Automobile, Cahier de médiologie n°12, p. 137 Cette reconfiguration participe d’une rationalisation du voyage qui concerne aussi l’autocar et doit, elle aussi, être source de plaisir. C’est ce indique le Guide de la route du TCF de 1933 à propos des voyages en train et en car « Le train et le car conjugués réalisent le voyage rapide et agréable. Ils permettent de « voir du pays » dans un minimum de temps et avec les maximum de plaisir ».
[13] Cote P1,S1,SS8,P1 Archives nationales du Québec. Chicoutimi
[14] 25 decembre p. 5
[15] 25 decembre p. 5
[16] p. 10

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