mercredi 12 décembre 2007

L3. L'invention du Monument historique. Notes de cours

Rappel : ces notes ne remplacent pas le cours. Elles sont destinées à guider les efforts de ceux qui travaillent seuls.

Introduction
Les « monuments historiques » émergent, comme une catégorie particulière de monuments, en Europe au début du XIXe siècle. L’apparition de la notion est la conséquence d’une série d’évolutions culturelles et politiques. En premier lieu on observe l’émergence d’une sensibilité nouvelle qui diffuse une esthétique du monument marquée par l'esprit romantique. Les monuments sont aussi abordés sous un angle érudit par les «antiquaires» qui créent les premières sociétés savantes spécialisées. La naissance du concept de monument historique repose enfin sur la mobilisation de l’opinion qui autorise une politique publique des monuments historiques. Le gouvernement de la Monarchie de Juillet est l'acteur essentiel de cette institutionnalisation car, pour lui, les monuments de l’histoire nationale représentent un enjeu politique. Des institutions sont mises en place. Elles ont pour fonction d'établir la liste des monuments susceptibles d’être classés et de diriger leur restauration en élaborant une théorie de l'intervention architecturale. En ce qui concerne les institutions (Commission des monuments historiques de la France), on constate la défaite de l’option décentralisée représentée par Arcisse de Caumont, qui s’appuyait sur les sociétés savantes et les notables locaux, et la victoire de l’option centralisatrice soutenue par le ministre François Guizot.
Naissance d’une sensibilité
La sensibilité nouvelle à l’égard des monuments anciens ou ruinés se manifeste dans le succès de publications comme les Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France (1820-1878 21 vol), publiés par le Baron Taylor (1789- anobli 1815) à laquelle collaborent Charles Nodier ou le peintre Isabey. Les dessins sont analogues dans leur inspiration aux décors de la pièce de V. Hugo, Hernani ou à ceux que l’on trouve à la même époque au sein du « Panorama dramatique ». Collaborent aussi aux Voyages pittoresques des peintres et dessinateurs tels que Cicéri, Bouton ou Daguerre qui sont aussi des décorateurs de théâtre. La gravure des Voyages pittoresques représentant le château de Domerat ou de Tournoël en Auvergne illustre un goût pour la dramatisation marquée par l’emploi de la contre-plongée et du contre-jour. La vue de l’église de l’abbaye de Saint Wandrille en Normandie reprend l’esthétique des ruines en opposant le bâti et les feuillages, en mettant en évidence le jeu de lumière à travers les verrières ruinées et en présentant des personnages très petits par rapport à l’échelle des lieux.
- Les Recueils statistiques et la France pittoresque (A. Hugo) sont moins marqués par l’esthétique romantique. Présentés par départements et non par provinces, ils ne refusent pas l’héritage de la Révolution. Ils illustrent la dimension encyclopédique de l’entreprise : tous les départements sont traités de manière systématique. - Les Antiquaires font émerger une connaissance historique spécialisée capable de contribuer à l’identification des édifices. Ils publient les anecdotes et récits qui inscrivent les monuments dans l’histoire nationale. Les questions de méthode demeurent longtemps leur point faible. L’Académie celtique, qui a inauguré les études sur les « Gaulois » et les Celtes, disparaît en 1815, victime des liens de ses fondateurs avec la Révolution mais aussi en raison du caractère fragile de ses concepts et de ses méthodes. Les celtomanes voyaient dans les Gaulois les ancêtres de l’humanité et étaient partis à la recherche d’une « langue mère» de l’humanité qu'ils reconnaissaient dans la langue bretonne.

Mobilisation de l'opinion
La mobilisation de l’opinion en faveur des monuments historiques concerne les classes cultivées et passe par le biais de publications qui se multiplient juste après la Révolution de Juillet. Montalembert publie en 1833 « Du vandalisme en France et du Catholicisme dans l’art » dans l’influente Revue des Deux Mondes.Victor Hugo écrit en 1825 « Guerre aux démolisseurs ! » qu’il publie en 1832. La parution de Notre-Dame-de-Paris en 1832 attire l’attention d’une autre façon sur un monument qui occupe dans le roman la place d’un personnage à part entière. Par ailleurs les premiers touristes s’intéressent systématiquement aux monuments qu’ils côtoient et qui souvent ne sont pas encore bien identifiés. Gustave Flaubert et Maxime Du Camp, qui sont alors représentatifs de la sensibilité des jeunes gens cultivés, entreprennent à pied un voyage en Touraine et en Bretagne qu’ils relateront dans un ouvrage intitulé Par les champs et par les grèves, paru en 1847. Leur façon de raconter montre qu’un certain « savoir voyager» s’installe pour les touristes et que la visite du monument en fait partie. Ils écrivent : « Nous allions droit à la statue, au bénitier, à la pierre tumulaire, au vestige archéologique qu’il était séant de regarder ».
Mise en place des institutions.
L’érudit et aristocrate normand Arcisse de Caumont est le premier à mettre en place à la fin de la restauration un réseau d’amateurs chargés, au sein des sociétés savantes provinciales, d’identifier des édifices devant être protégés et d’élaborer un savoir sur eux. Il rédige un Cours d’Antiquités monumentales qui sera publié en 1833. Cependant, dès la Monarchie de Juillet, ces amateurs, rassemblés au sein de Sociétés d’Antiquaires sont écartés, d’une part parce que leur organisation peut servir à structurer l’opposition légitimiste au nouveau régime, mais aussi parce que leurs travaux n’obéissent pas aux nouvelles règles de la science historique et sont entachés d’amateurisme.
Le ministre François Guizot représente, à l’opposée, la nouvelle génération d’historiens, attachés à la méthode historique qui est en train de se mettre en place (création de l’Ecole des Chartes). Il a lui-même écrit un livre intitulé Cours sur les origines du gouvernement représentatif en Europe. L’histoire est un enjeu. Elle est utilisée pour refonder une identité nationale. A Versailles, Louis-Philippe fait mettre en place un «Musée de toutes les gloires de la France », qui récupère tous les héritages, même celui de Bonaparte. Dans cette perspective, les monuments sont des documents qui permettent de reconstituer l’histoire commune.
Guizot crée le poste d’inspecteur des monuments historiques dont le premier titulaire est Ludovic Vitet. Entre 1834 et 1868 Prosper Mérimée succède à ce dernier à la Commission des monuments historiques. Mérimée parcourt la France jusqu’en 1838 pour repérer et évaluer les édifices à protéger. Il fait paraître les Notes d’un voyage dans le midi de la France en 1834. De 1837 à 1868 il est secrétaire de la Commission des monuments historiques. L’analyse de ses lettres et notes de voyage montre comment il opère pour ôter leur crédibilité aux notables locaux pour concentrer le pouvoir à Paris.

Il va travailler de concert avec l’architecte Viollet-le-Duc. Ce dernier se forme lors de voyages, d'abord en Italie puis en France. Il effectue des relevés de monuments et étudie en particulier les couleurs de l’architecture médiévale (voir l’aquarelle du Mont Saint Michel). Les monuments sont aussi l’objet d’une campagne d e photographie dès 1848. Viollet le Duc restaure la Madeleine de Vezelay (1840). Cela lui vaut la confiance de la Commission qui lui confie Notre -Dame-de-Paris (avec Lassus). Il intervient aussi à Carcassonne, à Saint-Sernin de Toulouse et dans de nombreux édifices religieux, s’opposant souvent aux architectes diocésains qu’il juge peu compétents. Il élabore une histoire de l’architecture (Histoire de l’habitation humaine) puis une théorie des principes de restauration, développée en particulier dans le volumineux Dictionnaire raisonné de l’architecture française (10 vol). Il conseille de chercher la forme la plus caractéristique du monument et hiérarchise les interventions de la plus à la moins souhaitable. « Il vaut mieux restaurer que réparer, réparer que reconstruire, reconstruire que détruire ».
Les architectes diocésains Questel, Boeswillwald ainsi que Lassus opèrent aussi sur les cathédrales et églises anciennes. En 1893 est institué un Concours des monuments historiques pour les architectes spécialisés.
La politique des monuments historiques en France commence donc par l’élaboration d’une typologie des édifices ( par exemple" gothique normand", "gothiqued’Ile-de-France" …). On sélectionne ensuite le «meilleur » type dans chaque catégorie. Ce regard favorise le glissement vers une vision laïque des édifices et privilégie les œuvres du XIIIe siècle considérées comme les plus belles.

Le budget annuel d'intervention de l'Etat n’est pas considérable. Il s’élève au cours du siècle, passant de de 200 000F à 600 000 F. En 1840 1076 édifices sont classés. En 1913 ils sont au nombre de 4800 sur toute la France. Sont protégés essentiellement les monuments « celtiques » (alignements, mégalithes, dolmen), les édifices du moyen-âge (toutes les cathédrales, certaines églises, des châteaux), quelques édifices de la Renaissance, de rares châteaux du XVII ou XVIIIe siècle et aucun édifice du XIXe siècle. On y ajoutera lors de leur découverte les premières grottes ornées.

Ce processus souligne que les monuments historiques ne sont pas "donnés" mais qu'ils sont construits au terme d'un processus qui comporte de multiples dimenstions : esthétiques, culturelles, politiques, professionnelles, institutionnelles. Chaque société " produit" les monuments qui lui ressemblent.

Aucun commentaire: