samedi 24 novembre 2007

L 3. Notes du cours: "La Révolution française et le vandalisme"

Référence. D. Poulot, Musée, nation, patrimoine, 1789-1815, Gallimard, 1997. Voir bibliographie
Introduction : les monuments, dans les périodes politiques troublées, sont exposés au vandalisme, car les messages qu’ils véhiculent sont considérés comme obsolètes ou contre-révolutionnaires. Il convient cependant de ne jamais aborder la question en épousant les catégories véhiculées par les sources (lettres, rapports, ouvrages, images). L’analyse de ce qui se passe pendant la révolution française doit aider à rompre avec ces jugements de valeur.
Vandalisme : le mot. L’Abbé Grégoire popularise le mot en 1794 dans un Rapport à la Convention sur le Vandalisme où il écrit : « Je créai le mot pour tuer la chose »- Grégoire énumère des faits : destruction du tombeau de Turenne à Saint-Denis, la dégradation de la cathédrale de Chartres restée à découvert après enlèvement des toitures, l’incendie de la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés, la vente d’orangers tirés d’un château pour planter des pommiers (Indre), la destruction du tombeau de Louis XII à Saint-Denis. Qu’en est-il de la réalité ?
L’iconoclasme officiel prend plusieurs formes. Par exemple, en juillet 1790, la statue de Louis XIV Place des Victoires, se voit ôter les quatre figures «d’esclaves» qui l’accompagnaient; le 11 août 1792 la statue elle-même est abattue (voir la gravure). Elle est remplacée plus tard par une pyramide portant le nom des citoyens morts lors de l’émeute du 10 août. Plus généralement lors de l’insurrection du 11 août 1792 on constate la destruction de plusieurs statues royales implantées sur la place publique : à Paris, le Louis XIII de la place royale, le Henri IV du Pont Neuf. En septembre 92, à Nancy la statue de Louis XV par Guibal. En août 1792: L’assemblée décrète : «Les principes sacrés de la Liberté ne permettent point de laisser plus longtemps sous les yeux du peuple français les monuments élevés aux préjugés, à l’orgueil, à la tyrannie ». Un destin utile est trouvé pour les statues : celle de Nancy est envoyée à la fonte pour appuyer l’effort de guerre.
Pourquoi ces destructions ? En premier lieu par peur de l’efficacité des signes. « La mentalité révolutionnaire est convaincue que les images du passé ne désarment pas » (D. Poulot). C’est pourquoi on remplace les monuments détruits. On érige par exemple un monument à la déesse Raison dans la Cathédrale de Strasbourg (illustration). En second lieu les destructions sont justifiées par une rhétorique de la Vertu. Cette dernière est appuyée sur l’anti-intellectualisme d’une partie des révolutionnaires et sur l’identification du révolutionnaire au sans-culotte et au travail manuel. Cela justifie une chasse au « superflu ». La destruction du kiosque chinois du château de Saverne est ainsi considérée comme la juste condamnation d’un « monument abject du luxe insolent ». En troisième lieu les destructions sont liées au thème de la purification. De nombreuses cérémonies comportent un bûcher. Lors de la Fête de la Raison à Abbeville en 1793 : on brûle « des saints avec tout le harnais ecclésiastique ». On parle de «Flamme tricolore». Rapidement cet iconoclasme politique est encadré. Par exemple, dès le 3 mars 1794, une circulaire du Comité de salut public préconise d’enlever les emblèmes de la royauté mais soigneusement, sans qu’il y ait trace de l’enlèvement
Comment se passent les destructions ? En premier lieu certaines émeutes qui ponctuent la Révolution détruisent des monuments symboliques et/ou sont l’occasion de pillage. On en a la trace à travers des images de propagande dont l’interprétation doit toujours être très prudente. Par exemple la gravure relatant l’incendie de la barrière des Fermiers généraux 12 juillet 1789 n’est pas réaliste mais composée de façon à véhiculer un message. Ce jour là des bandes incontrôlées pillent et incendient plusieurs barrières d’octroi dessinées par Nicolas Ledoux . Plus tard les amateurs d’art regretteront la destruction des figures allégoriques de La Bretagne et La Normandie, par Lucas de Montigny et Jean-Guillaume Moitte, qui avaient été présentées au salon de 1787. De même des statues sont détruites à la Barrière de la Conférence.
En ce qui concerne les édifices religieux, plusieurs cas de figure coexistent. Le« pillage festif » touche surtout les ornements et les objets mobiliers. D’autres altérations sont dues à des adaptations aux nouvelles formes du culte : par exemple la destruction des stalles de chanoines à Strasbourg. Des églises souvent anciennes et peu fréquentées sont vendues comme carrières de pierres. Illustrations : Angelo Garbizza, Sainte-Genevieve et Saint-Etienne du Mont avant démolition ;Démolition de l’église Saint-Jean-en-Grève vers 1800, par Pierre Antoine de Machy.
Une politique de protection se met en place, encore modeste. C’est Grégoire qui en élabore les arguments. Les monuments, dit-il, doivent être protégés parce qu’ils appartiennent au patrimoine de la Nation ; qu’ils ont été réalisés par des artistes issus du peuple français ; qu’ils sont des illustration de la grandeur de la République ; qu’il faut connaître l’histoire dans toutes ses dimensions, même condamnables ; qu’ ils peuvent contribuer à former les artistes. Un lieu de protection émerge : le Musée des monuments français. En 1793, les gisants des rois sont sortis de Saint-Denis. Le Musée des Monuments français est créé notamment pour abriter les tombeaux déplacés. Alexandre Lenoir, auteur d’un ouvrage intitulé Origine de tous les Cultes avait été chargé le 6 juin 1791 du Dépôt des Petits Augustins. Il y a mis à l’abri : les Esclaves de Michel Ange, le monument du cœur d’Anne d’Autriche, le Tombeau de Richelieu. En 1794 Lenoir est nommé conservateur du musée qui, en 1795, est ouvert au Public. Il y montre le Monument à Blanche de Castille, le Monument à Blanche de Navarre, le Tombeau de Charles V et Jeanne de Bourbon, le Portail des Célestins, les tombeaux de Saint Louis et Marguerite de Provence, le tombeau de Héloïse et Abélard. Le projet a des limites savantes, politiques et esthétiques. Les tombeaux sont reconstitués de façon hasardeuse. Certains condamnent le goût morbide ou romantique qui préside aux arrangements, ou l'aspect sacrilège. Quatremère de Quincy est le critique le plus important de cette politique. Il publie en 1806 Réflexion critique sur les Mausolées ; en 1816 Considérations morales sur la destination des ouvrages d’art . En 1816 Fermeture du Musée des Monuments français

On conclura qu’il ne faut pas condamner le vandalisme – ce n’est pas notre rôle - ni en exagérer les effets, non plus que les sous-estimer : il faut comprendre dans chaque situation, ce qui se passe exactement et pourquoi.
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